samedi, 24 mai 2008

Corps et délices typographiques

<< Il y a huit lustres (quarante ans), Le Monde se présentait sur six colonnes (et coûtait 0,50 franc*), contre cinq maintenant. Les lecteurs du fac-similé quotidien ont pu le constater. La (page) une de cette époque offrait au moins trois fois plus de texte (sinon quatre). Le corps des caractères (leur taille) était plus petit ; les gros titres, moins volumineux ; les photos et dessins n’avaient pas encore fait leur apparition, et la publicité restait discrète. La “une” d’alors donnait à lire, celle de maintenant donne seulement à voir.
Avez-vous remarqué les rafales de surtitres et de sous-titres encadrant chaque titre, hiérarchisant subtilement l’information, la mise en valeur des signatures (parfois soulignées), alors que celles-ci ont aujourd’hui quasiment disparu de la “une”, ainsi que l’absence de lettrines ?
Détails : on mettait des points dans les sigles (U.N.E.F., C.G.T., etc.), et les envois aux pages intérieures (les tournes) précisaient aussi la colonne (encore elle). L’étude comparée des “unes”, à quarante années de distance, que vous a-t-elle inspiré ? >>

Le Blog des correcteurs du Monde, cette semaine.

Cette horreur-là est-elle une spécialité autrichienne ?

<< La classe politique autrichienne aimerait bien se débarrasser de l’affaire d’Amstetten, de l’image détestable qu’elle donne du pays et de ce père criminel qui a enfermé sa fille à la cave pendant vingt quatre ans avec les enfants nés du viol. Mais elle ne sait pas trop comment s’y prendre. Chaque édition spéciale dans les médias apporte jour après jour son lot de révélations, et un degré supplémentaire dans l’horreur et l’inimaginable. Les responsables politiques, constamment pressés de s’exprimer par la presse étrangère, ont donc entrepris de banaliser l’histoire en expliquant qu’elle n’avait rien de spécifiquement autrichien. Ce n’est pas l’avis de Ritchie Robertson qui a co-édité il y a deux ans une histoire de la littérature autrichienne de 1918 à 2000.

Bien sûr, les autres littératures ne sont pas avares de telles perversions ; il n’est que de citer The Collector du britannique John Fowles, roman dans lequel le personnage principal, un sympathique collectionneur de papillons, kidnappe une femme et l’enferme dans sa cave où elle finira par mourir des suites d’une pneumonie. Mais selon Ritchie, dans la littérature autrichienne, non seulement c’est une vieille tradition mais ça se passe toujours en famille. A l’appui de sa démonstration, il cite notamment Adalbert Stifter (Tourmaline, 1853), Ludwig Anzengruber (Das Vierte Gebot,1877), Franz Nabl (Das Grab des Lebendigen, 1917), Elias Canetti (Auto Da fé,1935) ainsi que les nombreux faits divers criminels commentés par Karl Kraus dans son Journal et le Freud de l’Homme aux rats, autant de textes dans lesquels l’autorité du père est centrale.“Josef Fritzl a existé en littérature avant d’exister dans la vie” assure ce spécialiste de littérature autrichienne dans un long article, particulièrement riche et informé, que publie le Times Literary Supplement. C’est Elfriede Jelinek qui va être contente car c’est ce qu’elle ne cesse de répéter. D’ailleurs, il termine son article sur son roman Lust. >>

Sur le blog de Pierre Assouline, samedi dernier.

mercredi, 21 mai 2008

Exclusif : Hillary Clinton irait à la Cour Suprême

Selon le Washington Post d'aujourd'hui, si Barack Obama l'emportait en novembre prochain, il nommerait Hillary Clinton à la Cour Suprême des Etats-Unis. C'est sans compter l'épreuve que constitue la confirmation par les sénateurs. Une reconversion pour l'ancienne candidate démocrate. A suivre donc...

dimanche, 18 mai 2008

"Shakespeare on Management", par Christian Salmon

<< On a beaucoup dit que la machine excluait les rêves, ce que chaque expérience contredit, affirmait André Malraux. Car la civilisation des machines est aussi celle des machines de rêves, et jamais l'homme ne fut à ce point assiégé par ses songes, admirables ou défigurés." C'était le 13 février 1968 lors de l'inauguration de la Maison de la culture de Grenoble. Vision prémonitoire qui anticipait ce que le futurologue danois Rolf Jensen a appelé "the Dream Society", la société du rêve, dans laquelle "le travail, et non plus seulement la consommation, sera dirigé par des histoires et des émotions".
 
 
Le storytelling management s'efforce de développer, par "la pratique des récits partagés", les valeurs d'autonomie et de responsabilité, de leadership et d'innovation, de flexibilité et d'adaptabilité indispensables à l'idéal-type de la nouvelle organisation capitaliste : une entreprise mutante, décentralisée et nomade et capable de s'adapter à un environnement changeant. Paul Corrigan a publié il y a quelques années un livre intitulé Shakespeare on Management, devenu un best-seller. Selon l'auteur, qui s'autorise d'une double expérience académique et managériale, le théâtre shakespearien peut être lu comme une encyclopédie des formes et des techniques de pouvoir managérial.

Mais quoi de commun entre Shakespeare et le management ? Comment le théâtre peut-il éclairer l'entreprise à l'ère de la globalisation ? Quel rapport entre Steve Jobs et Macbeth ? Virgin et le royaume du Danemark ? Pour Shakespeare comme pour Tom Peters, le gourou du néo-management, les leaders sont des inventeurs de label et des chefs d'orchestre. Des donneurs de sens. Vos collaborateurs lisent-ils la newsletter ? Assistent-ils aux réunions de groupe et écoutent-ils vos interventions les invitant à partager votre vision comme les soldats le discours d'Henry V avant la bataille d'Harfleur ? Un discours qui ne faisait pas seulement appel à l'expertise ou au courage des soldats anglais, mais qui donnait un sens à leur sacrifice en leur rappelant que d'autres soldats, leurs pères, avaient combattu à leur place... Argument à la fois familial et national.

Selon l'auteur, l'oeuvre de Shakespeare expose les qualités indispensables à un bon leadership comme les conséquences fatales d'une mauvaise gouvernance. Richard III croit que son titre suffit pour exercer le pouvoir. Le roi Lear pense que l'autorité qu'il a accumulée perdure après avoir abandonné son royaume. Antoine croit que son autorité ne lui vient pas de Rome mais de lui-même, et qu'il peut donc en user comme il l'entend... Piège du titre. Privilège de l'héritage. Illusion de la toute-puissance. Les erreurs de gouvernance sont fatales : "Les têtes roulent, les gens périssent par l'épée, les corps tombent sur la scène." Même si elles sont moins sévères pour les managers d'aujourd'hui, "nombreux sont les leaders qui ont fait l'erreur de devenir empereurs alors que leur rôle dans l'histoire aurait pu être différent".

Les titres des différents chapitres de Shakespeare on Management parlent d'eux-mêmes. Ils évoquent le voyage du héros dans l'histoire : "De Shakespeare à Tom Peters" ou celui de la fable morale : "Comment apprendre d'un fou et d'un voyou comme Falstaff". Ils convoquent le genre épique : "La longue route d'Henry jusqu'à Azincourt" ou le lexique du parfait manipulateur : "Subterfuge, jeux de rôles et trahison". Parfois ils s'attardent aux questions ontologiques : "Est-on un leader-né ou le devient-on ?" Tout en laissant aussitôt deviner la réponse : "Comment devenir un leader héroïque". Mais le plus souvent ils empruntent au registre du prescriptif : "L'autorité ne suffit pas", "La manipulation comme management". Ou encore le précieux : "Comment se séparer de son staff ?"

Dave Snowden, un ancien directeur de l'institut de management d'IBM, a établi un répertoire de fables et de contes destinés à motiver et à inspirer les cadres de l'entreprise et qui s'adressent à leur "moi émotionnel". Il y a "l'histoire qui raconte une place de marché où tout est à vendre sauf l'honneur", la fable des "gentils oursons qui ont été transformés en guerriers enhardis par les coups bas de concurrents impitoyables", la parabole de "l'orchestre de jazz où tout est continuellement à réinventer".

Ou encore la métaphore des "chemins qui n'ont pas été choisis" - "ce qui serait arrivé si seulement on n'avait pas fait tel choix plutôt que tel autre", l'histoire qui montre "comment transformer les réussites en échecs et les échecs en réussites", ou celle qui raconte "ce qui s'est passé, mais autrement", par exemple un récit de sa propre expérience à travers ce qui est arrivé à une tierce personne ou encore l'intrigue qui "transforme les concurrents en amis, les amis en concurrents, les héros en salauds et les salauds en héros". Et aussi la légende de l'entreprise qui a réussi "malgré l'anarchie organisée", "la tension entre petits chefs et managers charismatiques", "la guéguerre entre tribus hostiles constituées de services qui se croient plus importants les uns que les autres"...

"Pour la première fois, affirmait Malraux dans son discours de Grenoble, l'humanité oscille entre l'assouvissement de son pire infantilisme et La Tempête de Shakespeare." Dans l'esprit du néo-management, ces deux possibilités n'en font plus qu'une désormais. La Tempête de Shakespeare peut utilement servir à l'infantilisation des humains. >>

Le Monde, 17-V-2008 

jeudi, 15 mai 2008

Haïfa, laboratoire de la tolérance


Grand Angle Libération
 
<< Haïfa laboratoire de la tolérance >>
Célébrée comme un modèle de coexistence entre Juifs et Arabes, la troisième ville d’Israël tente de dépasser l’incompréhension mutuelle de ses communautés. Mais face aux tensions quotidiennes, le mélange est encore loin d’être une réalité.
 
De notre envoyé spécial à Haïfa CHRISTOPHE AYAD 
 

Le principal monument de Haïfa est un drôle de temple, posé à mi-pente du mont Carmel et entouré de jardins, un havre de paix et de tranquillité dans un pays qui en manque cruellement. Le temple bahaï, mélange de mausolée moghol, de basilique byzantine et de synagogue séfarade, est à l’image de cette religion, née en Iran au XIXe siècle d’un syncrétisme entre judaïsme, christianisme et islam. C’est le meilleur symbole de Haïfa, qui aime à se présenter comme «la ville de la coexistence». Ni clinquante comme Tel-Aviv, ni religieuse comme Jérusalem, Haïfa, la troisième ville d’Israël, est tolérante, modeste, de gauche, industrieuse et conviviale. La première - et seule - miss Israël arabe, en 1999, ne venait-elle pas de Haïfa?

En contrebas des jardins bahaï débute l’avenue Ben Gourion, dont les cafés chics sont devenus, ironie du sort, le lieu de sortie préféré de l’intelligentsia arabe. Haïfa est l’une des rares villes d’Israël où l’on peut entendre parler hébreu, arabe et russe à la même terrasse. «Haïfa n’est pas seulement une exception en Israël, c’est un modèle pour le Proche-Orient, se rengorge Yona Yahav, le maire. Ici, les gens ont appris à vivre ensemble, pas seulement les juifs et les Arabes mais aussi les chrétiens et les musulmans, les religieux et les non-religieux…» Yahav est un homme chaleureux et sans manière, qui reçoit en chemise à carreaux, manches retroussées. Maire depuis 2003, cet ancien travailliste est passé à Kadima, le parti du Premier ministre Ehud Olmert, fondé par Ariel Sharon.

Des dégâts dans les têtes

Le maire a connu son heure de gloire à l’été 2006, pendant la guerre contre le Liban. Alors que le gouvernement israélien s’est montré incapable de protéger ses citoyens de la pluie de roquettes tirées par le Hezbollah, le maire était partout. «A chaque fois qu’un missile tombait, il déboulait, se souvient un habitant. Mais il était un peu perdu. Un jour, il nous disait de rester, le lendemain de partir. Il est trop émotif.» Quelque 300 Katioucha, chacune chargée de 4000 billes d’acier, sont tombées sur Haïfa, faisant «13 morts, dont 4 Arabes», précise le maire, qui détaille la «composition» de la ville sans se faire prier : 10 % d’Arabes, moitié chrétiens, moitié musulmans, et le reste de Juifs, dont 30 % de Russes, pour 270 000 habitants. Cette guerre, Yona Yahav en a fait une affaire personnelle : «C’est moi qui ai lancé en 1998 la campagne pour un retrait unilatéral du Sud-Liban [opéré en mai 2000, ndlr]. Et qu’a fait le Hezbollah ? Il a construit un Etat dans l’Etat libanais, un Etat terroriste.» Les Katioucha ont frappé sans distinction. Le vieux quartier arabe, le Wadi Nisnas, a été le plus touché car il jouxte le port avec sa marine de guerre, ses citernes d’essence et ses entrepôts chimiques. Mais c’est dans les têtes que les roquettes ont fait le plus de dégâts. Lorsque Hassan Nasrallah, le chef du Hezbollah, a demandé aux Palestiniens de quitter Haïfa, les Juifs se sont sentis trahis ; le fantasme d’une «cinquième colonne» s’est matérialisé. «Dans les abris, on ne se parlait plus», se souvient un commerçant.

«Nous surmonterons le Hezbollah»

Le maire tente de se rassurer en soulignant que la population arabe n’a pas déserté. Peut-être, mais plutôt faute d’endroit où aller que par solidarité. Un incident résume bien l’incompréhension mutuelle. Walid Khamis, le premier adjoint arabe du maire, avait dénoncé sur une radio locale la «guerre criminelle» contre le Liban, suscitant un tollé alors que le pays était en pleine mobilisation nationaliste. Une fois la guerre finie, il a été promptement éjecté de la majorité municipale. «Le problème des politiciens arabes, théorise Yona Yahav, c’est qu’ils se préoccupent plus des Palestiniens [des territoires] que de leurs concitoyens.» Une habitante surenchérit : «Nous avons tous un proche dans l’armée. C’était irresponsable de s’en prendre à nos soldats en plein conflit.» Sauf que les Arabes ne font pas le service militaire.

Le hic, c’est que la quasi-totalité des Palestiniens de Haïfa partagent l’opinion du trublion. «Il a dit ce que nous pensions tous, analyse Raja Zaatry, journaliste au quotidien Al-Ittihad. A savoir que nous étions contre cette guerre.» Al-Ittihad, lié au Parti communiste, est le premier quotidien d’Israël en arabe. Ce vénérable journal, qui existe depuis 1944 mais ne diffuse plus qu’à 10 000 exemplaires, a vu passer le romancier Emile Habibi, le poète Mahmoud Darwich, l’écrivain juif d’Irak Sami Mikhaïl.. Pendant la dernière guerre, un missile est tombé sur l’ancien siège du journal, où sont conservées les archives.«Si nous n’avons pas quitté Haïfa pendant les bombardements, ce n’était pas par solidarité mais parce que rester est devenu notre identité, notre raison d’être. Mon journal est la seule institution palestinienne qui ait survécu à la naqba [la défaite palestinienne de 1948, ndlr].» Sans se réjouir d’être bombardés, les Palestiniens se sont tous félicités de la «leçon» infligée à «l’arrogance» israélienne : l’expression revient, toujours la même.

Lorsque, en pleine guerre, quelques dizaines de manifestants palestiniens ont osé se rassembler dans le quartier juif du haut de la ville pour dénoncer les bombardements du Liban, ils ont été accueillis à coups de pierres par l’extrême droite. La police a brièvement arrêté quelques manifestants, dont Jamal Farah, le directeur de l’ONG Mossawa, qui milite pour les droits des Palestiniens d’Israël. «Nous avons tous de la famille au Liban, des réfugiés de 1948. Les Juifs ne peuvent pas comprendre cela ! A chaque conflit, les Palestiniens de l’intérieur se sentent de plus proches de la partie arabe. Et ce sera le cas tant qu’Israël, qui est de plus en plus démocratique pour les Juifs, restera de plus en plus ethnocentré pour les autres.»

Aujourd’hui, tout est rentré dans l’ordre. En apparence. Yona Yahav a lancé un plan de construction d’abris individuels. «Nous avons surmonté les attentats suicides et nous surmonterons le Hezbollah.» L’édile aime à rappeler qu’après l’attentat contre le restaurant Maxim (21 morts juifs et arabes), commis le 4 octobre 2003 par une kamikaze, une banderole avait été déployée : «Vous ne tuerez pas la coexistence entre Juifs et Arabes.» Il s’attarde volontiers sur ses projets urbanistiques, son jumelage avec Marseille et ses efforts pour rendre l’arabe dialectal obligatoire à l’école primaire. Quand on lui demande le secret de cette «coexistence» dont il est si fier, il répond par une boutade : «Nous avons une grande chance. Ni Mahomet, ni Jésus, ni Moïse ne sont passés par ici.» Plus sérieux, il rend hommage à ses prédécesseurs, à commencer par Hassan Choukri, qui a dirigé la ville jusqu’en 1940. «Choukri, un Arabe, a fait entrer les Juifs au conseil municipal et imposé l’utilisation systématique de l’arabe et de l’hébreu.» Mais quand Yona Yahav se laisse aller, il sombre vite dans le paternalisme, voire le mépris : «Les Palestiniens sont les Juifs des Arabes, très intelligents, très travailleurs.» Quant à Bush, il a eu tort d’envahir l’Irak, «parce qu’il a cru pouvoir imposer la démocratie en milieu tribal» (sic).

A Haïfa comme partout en Israël, les mémoires sont sélectives : les uns rappellent que la Histadrout, la centrale syndicale juive, avait, en 1948, publié des tracts demandant aux Arabes de Haïfa de rester ; les autres n’ont pas oublié que les milices juives bombardaient le centre-ville depuis les collines avec des fûts d’essence enflammés, causant des dizaines de morts et la fuite de 60 000 Arabes.

La coexistence, un «argument marketing»

Jamal Farah, de l’ONG Mossawa, est un enfant du Wadi Nisnas. Le seul mot de «coexistence» le hérisse. «C’est devenu un argument marketing pour attirer les investisseurs, les touristes et les mécènes. Mais il suffit de regarder la politique menée. La mairie fait tout pour gommer l’identité arabe de cette ville. Le quartier du Wadi Salib a disparu, et le Wadi Nisnas est à l’abandon. La municipalité dépense trois fois moins pour un écolier arabe que pour un juif. Résultat : 70 % des élèves arabes sont dans le privé. Nous sommes juste tolérés. Sur 5 millions de shekels distribués aux associations, 3 % seulement vont aux Arabes.» Douze ans après la mort d’Emile Habibi, Prix d’Israël de littérature, une statue est toujours en projet. Quand il organise une marche, Jamal Farah doit prendre l’autorisation des services de renseignements. «Les embauches à la raffinerie, à la centrale électrique, dans les chemins de fer et au port sont quasiment fermées aux Arabes, pour raisons de sécurité.» Hanine Zouabi, jeune militante associative et politique, va plus loin : «Nous ne sommes pas comme les Afro-Américains. Nous ne réclamons pas plus d’équité mais la reconnaissance de notre différence. Ce drapeau n’est pas le mien, cette armée ne me défend pas…»

Juste derrière la vieille maison décatie qu’occupe Mossawa se trouve, dans une belle bâtisse rénovée, Beit Hagefen, l’association paramunicipale chargée de promouvoir la «coexistence». Son directeur, Noam Yoav, un ex-militant de La Paix maintenant, ne parle pas un mot d’arabe. L’essentiel de son activité consiste à organiser des rencontres entre écoliers, des visites guidées du Wadi Nisnas et la «Fête des fêtes», un festival censé célébrer tout à la fois Noël, Ramadan et Hanoukka. Seuls les commerçants du quartier se réjouissent, les habitants, eux, ont l’impression de vivre dans un «zoo touristique». «Pourquoi faut-il toujours fêter la coexistence chez nous ? Pourquoi ne pas la fêter dans leurs quartiers ?», s’insurge Hanine Zouabi.

«On se parle en cours, on ne se mélange pas dans la vie»

La municipalité, et plus généralement les Juifs de Haïfa, entretiennent des sentiments ambivalents envers le vieux quartier arabe. C’est un endroit dont on vante le charme oriental, l’authenticité mais où l’on ne va pas trop, surtout depuis l’Intifada en 2000. La géographie de la ville, toute en lacets et en vallons, obéit à une hiérarchie invisible : les Arabes et les Ethiopiens en bas, à mi-pente, les Russes et les séfarades du Maroc. Tout en haut, dans les belles villas, l’élite ashkénaze. Rien n’interdit à la bourgeoisie palestinienne de s’installer dans un quartier cossu. La presse de droite y voit une «invasion» mais les voisins ne trouvent rien à y redire.

Makram Khoury est le seul acteur arabe à avoir reçu le Prix d’Israël. C’est un homme charmant, qui saute de l’hébreu à l’arabe en passant par l’anglais, comme on joue à la marelle. Il vit sur le mont Carmel, chez les «bobos». «Haïfa est le seul endroit où j’ai envie de vivre. Je me sens israélien ET palestinien. En fait, partout, je me sens différent. D’Israël, j’ai appris l’efficacité, le pragmatisme, l’esprit d’entreprise. Mais si j’avais été juif, j’aurais fait une encore plus belle carrière», conclut-il avec un sourire malicieux.

Sur le campus de l’université, qui domine toute la pleine de Galilée, les jeunes gens déambulent en groupes. Mais si l’on écoute les conversations, on s’aperçoit qu’«eux, c’est eux et nous, c’est nous», comme le résume abruptement Mohamed. «On se parle en cours mais on ne se mélange pas dans la vie.» Dès que les événements s’emballent, la tension est palpable sur le campus. Mohamed, en première année d’informatique, se sent discriminé : «Les études sont en hébreu, même la littérature arabe ! Ceux qui ont fait le service militaire ont un accès privilégié aux bourses, aux dortoirs. Le Conseil des étudiants fait des concerts pour Gilad Shalit [soldat israélien kidnappé à Gaza, ndlr] mais quand on veut célébrer la journée des prisonniers palestiniens, c’est non.» Il a entendu parler de couples mixtes mais n’en connaît pas. Il n’y a pas de statistiques, mais de l’aveu général, ils sont en recul. Pour Mohamed, Haïfa, c’est surtout la découverte d’un univers plus libéral, où les filles arabes sont accessibles. Quant aux Juives, il ne faut pas rêver… La gauche reste majoritaire dans la communauté arabe mais cède du terrain aux islamistes.

Au début de l’Intifada, Haïfa a connu des manifestations, comme toutes les villes à forte communauté arabe. Si elles n’ont pas dégénéré comme ailleurs en affrontements sanglants (12 morts arabes), c’est que le maire de l’époque, Amram Mitzna, s’était interposé entre la police et les manifestants. Ailleurs, on a vu des édiles inciter les forces de l’ordre à tirer. C’est la différence entre Haïfa et le reste d’Israël.

http://www.liberation.fr/transversales/grandsangles/324987.FR.php
 
© Libération, 07-V-2008

mardi, 13 mai 2008

«Ça a été ?»

Au mot
«Ça a été ?»
Didier Péron

Il ne semble plus possible de se nourrir désormais dans un restaurant moyen sans que le personnel (serveur, serveuse) s’enquiert avec une plus ou moins grande désinvolture de votre sentiment après la dégustation du/des plat(s) d’un retentissant «Ça a été ?»

Comme nombre de formules formelles, le code social implicite indique que la question n’appelle pas de réponse. Le passé composé introduit illico à l’oreille un léger déphasage temporel, qui téléporte le repas sitôt consommé dans une espèce d’arrière-monde déjà inaccessible : car ce qui a été ne sera plus. C’est sans doute que manger est tout à la fois une action positive qui permet de reconstituer des forces physiologiques et un processus de destruction qui dévore (néantise, dirait Sartre, qui adorait les haricots verts) des éléments existants, les fait disparaître.

Par métonymie, il est possible d’assimiler le mangeur aux instruments de table, comme lorsque que l’on dit qu’un tel, en léger surpoids, est une sacrée fourchette. Généralement, les convives, polis ou fatalistes, expriment un satisfecit de façade («- Ça aaah étééééééh ??? - Oui, oui, très bien, merci. Vous avez de la Boldoflorine ?») quand il faudrait en réalité dire que non, pas du tout, que le gigot était mort depuis trop longtemps sur son lit de carottes mauves et que la nage de fruits frais semblait surtout un raccourci efficace en direction de l’hépatite A. Parmi les variantes de «sahahété», il faut citer le non moins menaçant «Tout s’est bien passé ?» qui assimile peu ou prou le repas à une opération chirurgicale. Si l’on veut bien accepter que le client occupe alors la place du praticien, ayant avec sa bouche, arraché de l’assiette une horrible tumeur à base de boudin-purée, et le serveur celle d’un proche tenaillé par l’angoisse essayant de se rassurer sur l’ampleur des dégâts après ablation. Souvent, aussi, en cours de repas, on entend à la volée : «bonne continuation !»

Les plus paranos, qui hésitent toujours entre l’appétit et l’écœurement, iront jusqu’à imaginer le rire collectif en cuisine d’une équipe d’empoisonneurs professionnels. Le festin en cours est probablement le dernier et au prochain menu, on mangera les pissenlits par la racine. Avec «ça a été ?» le mangeur est tout bonnement prié de la fermer. On ne lui demande pas son avis, qui n’intéresse personne, et la maison pose elle-même le couvercle sur l’orifice dûment rempli. Tout irait donc pour le mieux dans le bon sens du tube digestif s’il ne fallait encore payer l’addition. Elle est souvent (et de plus en plus) «salée», doux euphémisme pour signifier l’amertume du gourmet qui, non content d’avoir mal mangé et de n’avoir pu se plaindre, doit maintenant avaler une ultime couleuvre : l’évidente disproportion entre la qualité des denrées servies et le prix exigé à la sortie que rien ne saurait justifier, et surtout pas le salaire de l’esclave pakistanais sans papiers qui fait la plonge au sous-sol.

Il faut dire qu’ici, l’on se goberge, mais les récentes émeutes de la faim (en Afrique, en Indonésie, à Haïti) ont montré qu’au terme d’une dispersion aberrante des fruits d’une agriculture libéralisée, ça n’allait déjà pas fort, mais là, ça ne va plus du tout.


http://www.liberation.fr/rebonds/chroniques/au_mot/325559.FR.php

© Libération; 10-V-2008

lundi, 12 mai 2008

Qu'est-ce que la communauté nationale ?

<< La sociologie nous enseigne que les sociétés sont des organismes complexes, animés de besoins et de valeurs diverses parmi lesquelles on ne saurait en privilégier certaines qu'au détriment d'autres. Il n'est pas possible de ménager les susceptibilités de chacune des minorités sans risquer de compromettre l'essentiel : la communauté nationale.

Tout effort visant à assimiler complètement les minorités (au mépris de leur culture propre) ou à liquider l'ethos national (au détriment de la culture commune) ne servira qu'à exacerber les conflits et les tensions. L'intérêt général voudrait plutôt que l'on parvienne à un juste dosage entre les apports positifs de la diversité et les valeurs fondamentales que nous sommes tenus de partager, tous autant que nous sommes. >>

Amitai Etzioni, sociologue, professeur à l'université George-Washington (Washington DC), Le Monde de ce soir.

mardi, 06 mai 2008

Caroline et Indiana: gas and guns

http://americana.blog.lemonde.fr/ 

<< A la veille des primaires en Caroline du Nord et en Indiana, les sondages partent un peu dans tous les sens avec une seule constante: ce sera serré. Le débat entre Hillary Clinton et Barack Obama se résume en deux mots: gas and guns.

Gas: la suppression temporaire la taxe sur l’essence pendant les mois d’été, une idée avancée d’abord par le candidat républicain John McCain, est devenu l’argument central de la campagne d’Hillary Clinton pendant ces derniers jours. Pour lui donner un accent démocrate, elle propose de remplacer le manque à gagner pour l’Etat par une imposition des bénéfices exceptionnels des compagnies pétrolières.

Barack Obama rejette l’idée: cela ne marche pas, dit-il, parce que la consommation encouragée par la suppression de la taxe fait en définitive monter le prix du carburant, sans compter que le président Bush ne risque pas de signer l’imposition de ses amis pétroliers - un revenu dont il souligne que sa rivale avait déjà prévu de l’affecter ailleurs qu’au fond de subside des infrastructures (financé par la taxe sur l’essence)… Or, ces travaux publics assurent des milliers d’emplois à ces travailleurs que l’ex First Lady veut aider avec cette mesure qui, en moyenne, représenterait une économie totale de 30 dollars par famille. Bref, c’est de la démagogie pure, affirme le sénateur - propos relayé par une de ses publicités électorales.

Il n’est pas le seul à penser que l’idée ne tient pas la route. Les économistes sont unanimes à confirmer que la mesure produira vraisemblablement un seul bénéfice: des profits accrus pour les sociétés pétrolières, ce qui a priori n’est pas le but recherché.

Sommée de citer un expert qui soutient son point de vue, l’ex First Lady s’offusque du fait que “les experts sont toujours contre ce qui profite aux Américains moyens”. Ouh, les vilains élitistes. Même ceux qui ont jadis servi dans le cabinet de Bill Clinton sont énervés au point d’avoir signé la pétition contre les plans McCain et Clinton qui a déjà recueilli 200 signatures d’économistes.

L’autre sujet de controverse: les armes. Parce que Barack Obama affirme plus clairement qu’elle son souci d’en contrôler la vente et l’usage, il serait “décalé” par rapport aux valeurs de l’Amérique - alors qu’Hillary se pose à présent en championne des chasseurs et du droit à porter des armes.

Pas de chance, il paraît que le prospectus que la candidate envoie ces jours-ci est une gaffe visuelle monstrueuse: image renversée d’un fusil de grand luxe qu’aucun Américain moyen de ces zones rurales auxquelles Bill fait une cour acharnée n’aurait jamais en main. Pire: le fusil choisi pour l’illustration est de fabrication européenne.

Alors, flinguée par l’élitisme? Ou sauvée par le populisme?

Les Américains en tous cas affirment n’être pas dupes: dans un sondage national réalisé pour le New York Times et CBS, 70% jugent que l’idée des candidats qui promettent de supprimer temporairement la taxe sur l’essence est motivée par le fait que “cela les aide politiquement”, alors que 21% seulement pensent que c’est “une bonne politique qui aide les Américains”. >>

Montluçon : terminus pour le train ?

http://jocelherm.blog.lemonde.fr/
 
<< En fin d’année pour une et le 1er mars dernier pour l’autre, la SNCF a décidé unilatéralement la fermeture de deux lignes au départ de Montluçon (Allier) vers Clermont-Ferrand et Ussel. Motif avancé : la voie et les autres infrastructures ne supportaient plus le passage des autorails sans risque d’accident.

Il y a là le double exemple de la différence entre les beaux discours (Grenelle de l’environnement) et l’action, je devrais dire l’inaction. Il s’agit certes de deux lignes d’intérêt relatif : l’une relie Montluçon à Clermont-Ferrand, mais il existe une autre liaison plus à l’est ; l’autre permet de rejoindre Ussel et au-delà Brive. Aujourd’hui, il faut prendre le car, d’où perte de temps, de confort et également, une exposition plus forte aux accidents. Ces deux axes ferroviaires ont subi les outrages du temps sans que la SNCF puis RFF ne réagissent. La Région Auvergne a eu beau faire circuler des TER neufs, aucune rénovation n’a été engagée.

Donc, on ferme et on attend pour déclasser ? A priori non, à en croire le magazine Rail Passion, qui a “sorti” l’info en début d’année ; le Conseil Régional a mandaté un cabinet spécialisé pour une étude envisageant la réouverture des lignes. Résultat en fin d’année : à suivre, sachant qu’au final, si l’histoire se termine bien, c’est la Région qui paiera, à coup sûr.

Vivement la LGV Paris - Limoges avec des TGV jusqu’à Montluçon… la question de la pertinence de ces lignes ne se discutera plus. Oui, je sais, je suis optimiste, mais il le faut. >>

Le nez a retrouvé son guidon

http://tivigirl.blog.lemonde.fr/ 
 
<< C’est fou ce que partir fait du bien, même pas longtemps, même pas loin. Hier en début de soirée, flânant sur les bords du Tarn dans la douce chaleur printanière, je réalisai que pendant cette toute petite semaine j’avais à peine lu les titres des journaux, pas du tout regardé la télé ou écouté la radio, et si peu corrigé de copies que ça ne valait pas la peine d’en parler. J’ai quand même pensé à vous cueillir un brin de muguet le 1er mai. Prenez-le avant qu’il se fane.
Et aujourd’hui : le nez dans le guidon. Les piles de copies qui défilent tandis que les victimes du cyclone en Birmanie passent de 4000 à 10000. C’est reparti pour un tour. Images de vacances à suivre ces prochains jours (il y en a déjà dans les annexes à images), histoire de garder le moral. A bientôt. >>

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