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jeudi, 01 mai 2008

Le 1er mai : pour quoi ?

Voici l'éditorial du Monde pour le 1er mai 1996. Intéressant et instructif.

<< DEPUIS quelques années, l'habitude s'était prise de ne considérer le 1er mai que comme un jour férié de plus. Selon les hasards du calendrier, la Fête du travail pouvait même être propice aux ponts et se transformait progressivement en une journée ordinaire de repos familial. Manifestations, défilés et déclarations de circonstances n'existaient que pour entretenir le rite, de moins en moins célébré. Le traditionnel baromêtre du climat social ne servait presque plus à rien.

Dans le passé, le rendez-vous du premier jour de mai avait une signification hautement symbolique, témoignant, sur plus d'un siècle d'histoire, de toutes les luttes du mouvement ouvrier. En fonction des époques et des lieux, les cortèges syndicaux pouvaient être unitaires, divisés ou concurrents, Bastille-Nation contre République-Bastille. Dans la rue, l'ampleur des rassemblements et la tonalité des mots d'ordre donnaient à lire en instantané l'état de la mobilisation. Qui pouvait varier d'une année sur l'autre et se montrer sensible aux moindres signaux politiques, dans la protestation aussi bien que dans l'adhésion populaire. 1936 restera dans les mémoires, par exemple. Mai 1958 également. Cinq mois après l'impressionnant mouvement social de la fin 1995, qui a mis en évidence les capacités de réaction de catégories que l'on croyait tétanisées par la crise, soutenues par une large partie de la population au point que la Sofres parle d'une « grève de l'opinion », il n'est pourtant pas certain que le 1er mai retrouve sa valeur de test. Les temps ont changé, tout comme les conditions, et il ne suffit plus que L'Humanité recense une centaine de manifestations à travers le pays, à l'appel d'une trentaine d'organisations, pour que « la riposte » se produise sans coup férir.

Tandis que le cérémonial continue de perdre de son importance, dont la désaffection à l'égard du 1er mai serait la preuve emblématique, la liturgie du social paraît en revanche se réinventer ou se renouveler pour s'adapter à la période et au contexte. Ainsi que l'ont noté des observateurs, la particularité du syndicalisme, en France, serait de retrouver force et vigueur dans l'action, quand d'autres, à l'étranger, s'appuient toujours sur la rigueur de leur organisation. On peut aussi noter que, les événements étant encore trop proches, l'onde de choc des repositionnements syndicaux n'a pas fini de produire ses effets, empêchant sans doute une utilisation du 1er mai à des fins de démonstration. Dans l'attente d'une recomposition syndicale plus large, l'émergence de SUD et son extension récente à d'autres secteurs ne suffira sans doute pas à modifier radicalement le paysage dans l'immédiat.

Dès lors, la vraie nouveauté réside dans le regain d'intérêt pour le social que manifestent, à leur façon, intellectuels, sociologues, économistes et politiques. Instruits par le conflit de novembre-décembre, qui les a parfois obligés parfois à remettre en cause leurs analyses, les uns et les autres cherchent des explications ou imaginent des solutions. Colloques, débats et livres se multiplient. Si le 1er mai n'est peut-être plus qu'un souvenir, le social, lui, reste présent. Mais différent. >>

(c) Le Monde