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mercredi, 09 juillet 2008

Bertrand Delanoë réussit à faire revenir les tours à Paris

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<< Le Conseil de Paris a donné hier son feu vert à la construction de tours aux portes de la capitale. Le projet, auquel les Parisiens demeurent réticents, continue de faire débat dans la majorité municipale comme dans l'opposition.

Bertrand Delanoë en rêvait déjà lors de son premier mandat. Il a réussi hier, avec Anne Hidalgo, son adjointe chargée de l'urbanisme, à faire approuver au Conseil de Paris une délibération qui sonne le lancement dans la capitale d'un vaste chantier, longtemps tabou : celui des hauteurs. Tout en reconnaissant que les Parisiens demeurent réticents aux tours, le maire a lancé le débat en déclarant que « Paris n'est pas achevé » et doit répondre à des « enjeux majeurs », tels que « faire face aux besoins urgents et importants en logements » et « contribuer à une ville active et dynamique au sein de l'agglomération et de la région (...). Nous ne pouvons pas nous interdire de regarder vers le haut ».

Intitulée « Lancement d'un processus d'études, de débat et de concertation portant sur l'évolution du paysage urbain parisien », cette délibération prévoit d'une part d'étudier la possibilité, sur un périmètre longeant la couronne de Paris, de dépasser le plafond des 37 mètres imposés par le plan local d'urbanisme (PLU) pour construire des immeubles de logements, y compris sociaux, d'un maximum de 50 mètres (15 étages). Ce qui représenterait des gains de constructibilité de l'ordre de 20 à 30%.

Premières tours dès 2012

Elle prévoit d'autre part de poursuivre, sur six sites aux portes de Paris, le travail de réflexion déjà engagé lors de la précédente mandature pour l'implantation « d'immeubles de logements jusqu'à 50 mètres et/ou d'immeubles plus hauts ». Ces tours, de 150 à 200 mètres, auront une vocation économique (activités tertiaires, hôtels) et pourront accueillir un grand équipement, voire, comme l'a accepté hier l'exécutif sur proposition du groupe Centre et Indépendants, des logements privés. Les sites retenus sont la zone Bercy-Charenton (12e arrondissement), la porte de la Chapelle (18e), la porte de Montreuil (20e), la ZAC Clichy-Batignolles (17e), la porte de Versailles (15e) - où Unibail, exploitant de Paris Expo, a le projet d'une tour au coeur du parc des expositions accueillant notamment un hôtel - et enfin le site Masséna-Bruneseau (13e). C'est pour Masséna que les études, coordonnées par l'architecte Yves Lion, sont les plus avancées et que les premières tours devraient voir le jour dès 2012. Avec ou sans le tribunal de grande instance (TGI), que la ville propose d'implanter ici alors que l'Etat souhaite le faire plus au nord, à Tolbiac.

Au sein de la majorité, seuls les Verts ont voté contre la délibération. Denis Baupin, adjoint (Verts) chargé de l'environnement, a reconnu la nécessité de réfléchir à l'évolution du paysage parisien et ne serait pas automatiquement contre des immeubles d'un peu plus de 37 mètres pour du logement social. Mais il s'oppose aux « gratte-ciel qui sont à l'architecture ce que les 4 X 4 sont à l'automobile ». Le maire s'est, lui, engagé à respecter les objectifs du plan climat. Possible pour les immeubles de 50 mètres, plus difficile au-delà, reconnaît-on au cabinet d'Anne Hidalgo.

UMP divisée

Si le groupe Centre et Indépendants a voté la délibération, l'UMP reste divisée. Ses membres sont favorables à des tours accueillant de l'activité économique mais beaucoup refusent les immeubles de 50 mètres pour le logement, en particulier social. En son sein, le groupe de jeunes réformateurs « Pari Paris » avait laissé entendre une musique différente, où les logements avaient eux aussi leur place. La consigne de vote contre a cependant été respectée au sein de l'UMP. Même si certains ont rechigné à lever la main... très haut.

Calendrier du chantier

A partir de septembre 2008 : début des réunions de concertation pour les sites Masséna-Bruneseau, Clichy-Batignolles, porte de Montreuil.

Automne 2008 : résultats de l'inventaire sur les sites pouvant accueillir des immeubles de logements jusqu'à 50 mètres.

Décembre 2008 : présentation par les architectes des premières images d'urbanisme pour les 6 sites retenus.

Janvier 2009 : mise en place d'une conférence citoyenne. Un panel « d'usagers parisiens » participera à un groupe de travail avec des spécialistes.

A partir de mi-2009 : modification du PLU pour le site de Masséna-Bruneseau, avec un début des travaux envisagés en 2011, puis modification du PLU pour celui des Batignolles.

Entre 2012 et 2014 : livraison des premières tours (IGH). >>

Isabelle Fisek, Les Echos, 09-VII-2008 

 

Guizot, un Tocqueville au petit pied

<< Dans Choses vues , Victor Hugo disait, à propos de Guizot : « Il me fait l'effet d'une femme honnête qui tiendrait un bordel. » En ce sens, M. Guizot est bien un moderne. Son gouvernement fut éclaboussé par les premiers grands scandales de corruption et de trafics en tout genre. Il lançait une mode. L'homme était du genre incorruptible mais, comme ajoutait Victor Hugo, il « gouvern (ait) par la corruption » .

Y a-t-il personnage plus réprouvé que ce ministre austère et maladroit de Louis-Philippe, ce défenseur de la bourgeoisie censitaire, l'auteur de la sinistre apostrophe : « Enrichissez-vous par le travail et par l'épargne » à ceux qui réclamaient le suffrage universel ? Du haut de sa chaire au Collège de France, Guizot a tout lu, tout su, tout vu, et n'a pourtant pas compris grand-chose à son temps.

Le prince de Lampedusa disait qu'il faut s'intéresser aux auteurs secondaires de chaque époque pour mieux en apprécier les grands. Cela s'applique à Guizot. Il faut le lire pour mieux comprendre, par contraste, le génie de Tocqueville. Guizot est bien le produit de son époque, là où l'auteur de La Démocratie en Amérique annonce la nôtre, ou du moins ce qu'il en fut...

Àl'heure où triomphent un peu partout dans le monde les nouvelles « surclasses », le champion de la « nouvelle aristocratie » pourrait-il susciter un regain d'intérêt ? Il faut saluer l'entreprise de l'historien Laurent Theis, qui a courageusement lu l'immense production intellectuelle de Guizot pour nous donner, non pas une vraie biographie, mais un ensemble d'analyses sérieuses et très honnêtes sur celui qui briguait « le bonheur domestique et la gloire » et qui eut le premier à défaut de la seconde. Peut-être, à lire M. Theis, aurait-il mieux mérité la gloire que le bonheur tant le personnage, sur le plan humain, paraît d'un arrivisme forcené, pour ne pas dire écoeurant.

En revanche, il se révèle à la lecture un théoricien intéressant, érudit, scrupuleux, pacifiste et ami de l'Angleterre (« lord Guizot »), dont l'échec politique tient surtout dans la peur du peuple et l'étroitesse du socle social sur lequel reposait la monarchie bourgeoise qu'il servait.

Qui sait cependant si, dans certains de ses traits, l'élite qui la dominait n'a pas certains points communs avec l'élite d'aujourd'hui ? On en serait presque conduit alors à regretter M. Guizot, car il est fort à craindre que si cette dernière partage son cynisme, elle ne soit loin de posséder sa culture. « François Guizot », Laurent Theis, Fayard, 553 pages, 27 eur. >>

Jacques de Saint Victor, Le Figaro, 09-VII-2008 

Pour un Fonds souverain européen

<< Nicolas Sarkozy souhaite faire de la Caisse des Dépôts et Consignations un fonds souverain en soulignant qu'« il n'y a pas de raison que la France n'en ait pas ». Cette proclamation nous invite à réfléchir sur ce phénomène qui hante désormais l'esprit des acteurs du capitalisme globalisé. Peut-être est-il bon de préciser que les fonds souverains sont une accumulation d'excédents financiers détenus par des Etats souverains.

Hormis les fonds de pension, ils sont générés, pour l'essentiel, par la vente de ressources naturelles (pétrole et gaz), ou l'exportation massive de biens et services dont les prix sont particulièrement compétitifs en raison de la faiblesse du coût de la main-d'oeuvre ou de taux de change artificiellement bas.

Les pays qui jouissent de pareilles rentes ont des balances commerciales structurellement excédentaires. En gestionnaires avisés, ils entendent se prémunir contre les conséquences prévisibles du tarissement de ces ressources, du fait de l'épuisement des gisements de pétrole ou de gaz, ou du renchérissement des coûts de production. Ils recherchent donc des investissements de long terme porteurs de revenus futurs et ainsi préserver l'avenir de leurs populations. C'est ainsi qu'ils acquièrent des immeubles de rapport, des bons du Trésor, des actions de sociétés cotées en Bourse ou des PME dynamiques dont l'avenir est prometteur. Leur place et leur poids sans cesse croissants inspirent des craintes chez les dirigeants des entreprises concernées. Ils suscitent des interrogations parmi les responsables politiques à propos de la sécurité et de l'indépendance des nations. On se souvient de la réaction hostile du Congrès américain, en 2006, lorsque des fonds émiratis tentèrent de se porter acquéreurs de sociétés portuaires. La réaction fut étonnamment plus compréhensive, deux ans plus tard, lorsqu'il fallut, dans l'urgence, recapitaliser les banques américaines mises en difficulté extrême par la crise financière des « subprimes », en attendant celle des monolines. Entre-temps, le principe de réalité a fait son oeuvre.

A la vérité, les fonds souverains sont le miroir de nos propres déséquilibres, qu'il s'agisse de nos finances publiques ou de notre balance commerciale, miroir aussi de nos atermoiements et de nos incapacités à engager les réformes structurelles qui conditionnent la compétitivité de nos entreprises, du travail et de nos territoires. Autrement dit, pour disposer de fonds souverains crédibles, il faut d'abord et avant tout des excédents. Il nous faut donc redoubler d'énergie pour rechercher l'équilibre de nos finances publiques et de notre commerce extérieur. Faut-il rappeler qu'en 2007 notre déficit commercial et notre déficit budgétaire atteignent chacun près de 40 milliards d'euros ? L'ampleur envahissante des fonds souverains étrangers justifie pleinement une réaction volontariste mais surtout concertée avec nos principaux partenaires européens. A l'évidence, pendant la présidence française de l'Union européenne, il y a là un thème central et fédérateur au moins aussi important et prioritaire que de vouloir baisser la TVA sur la restauration ! >>

Jean Arthuis in Les Echos, 09-VII-2008 

La recherche nucléaire en pleine euphorie

<< Porté par la vague du nucléaire, le laboratoire Atalante du CEA étudie des retraitements plus sûrs pour les déchets.

La radiotoxicité des seuls produits de fission redescend au niveau du minerai d'uranium naturel au bout de trois cents ans.

Un laboratoire français qui respire la sérénité. C'est suffisamment rare ces temps-ci pour mériter une visite à Atalante, le centre de recherche sur ce cycle du combustible du CEA. Derrière les clôtures barbelées du centre de Marcoule, les protestations actuelles de la communauté scientifique parviennent difficilement aux oreilles des chercheurs. Car les moyens financiers coulent à flot. « Nous n'avons aucun souci pour financer des projets, le nucléaire est une activité très profitable », savoure le sourire aux lèvres Philippe Pradel, directeur de l'énergie nucléaire du CEA. A Marcoule, on ne court pas en permanence les guichets et les tutelles pour boucler les fins de mois. Jusqu'à se passer des coups de pouce de l'Agence nationale de la recherche, le nouvel argentier de la recherche. « Nous ne sommes pas obligés de bricoler », s'émerveille Gilles Bridier, directeur adjoint du centre, qui justifie : « On a besoin de moyens particulièrement lourds pour faire de la recherche dans ce domaine. »

Quelque 19.000 m2 de laboratoires, « uniques au monde », des boîtes à gants par dizaines, une ligne de manipulation blindée et hautement robotisée, réplique de l'usine de la Hague. Atalante est un fleuron de cette recherche nucléaire, enfant gâtée d'une filière en plein boom. Des projets de centrales par dizaines dans le monde, des pays qui vous mangent dans la main pour accéder au Graal énergétique. Et puis, cette mission proclamée haut de sauver la planète de la rareté pétrolière et du réchauffement climatique. Car les 270 chercheurs et techniciens d'Atalante ne clament plus qu'un objectif : le développement durable (du nucléaire) via le traitement des déchets des centrales. En majorité, ces scientifiques travaillent en radiochimie : c'est grâce à quelques molécules que le nucléaire pourrait gagner en respectabilité.

Le cycle de retraitement pratiqué à la Hague et à Marcoule comporte actuellement deux failles politiquement incorrectes. Une fois consommé en réacteur, le combustible d'une centrale est un cocktail compliqué, qui contient une trentaine d'éléments de la table de Mendeleïev, dont 95 % d'uranium et 1 % de plutonium. Les crayons sont démontés à l'usine de la Hague, puis les pastilles passent dans un bain d'acide citrique pour les rendre liquides. Cette solution est émulsionnée avec de l'huile, puis un solvant y extrait séparément 99,9 % du plutonium et de l'uranium. Ces deux substances passent ensuite par une étape de précipitation (solidification) dans un oxalate avant d'être réduites en poudre par calcination. Une partie du plutonium (8 tonnes par an) sera transformée à Marcoule en carburant MoX pour être recyclé en réacteur.

Déchets radiotoxiques

C'est la première faille de ce procédé vieux de plus de quarante ans : le plutonium pur peut être détourné pour faire des bombes nucléaires. Une tentation pour bien des Etats postulant à l'achat de centrales. Les chercheurs ont qualifié en 2005 un nouveau procédé de traitement avec Areva. Le plutonium n'est plus isolé séparément mais conserve une proportion d'uranium allant jusqu'à 50 %. Une fois réduit en poudre, il est impossible de retrouver le plutonium, « à moins de refaire un cycle de traitement, un privilège de quelques laboratoires », estime Brigitte Lorrain. Au-delà de ce procédé, proposé à l'exportation, Atalante teste actuellement d'autres traitements de plutonium comportant un ou plusieurs actinides, voire des produits de fission. Le recyclage du MoX devient alors plus lourd, mais offre encore plus de garanties de non-prolifération. « Toutes les options restent ouvertes », estime Brigitte Lorrain. Reste aussi à démontrer la bonne irradiation de ces nouveaux combustibles dans les futurs réacteurs. La filière devra par ailleurs considérer l'intérêt économique de ces recyclages.

L'autre faille concerne les déchets les plus radiotoxiques qui demeurent dans la solution après l'élimination du plutonium et de l'uranium. Ces actinides mineurs et ces produits de fission sont coulés dans un colis en verre pour les confiner au maximum. Cette protection reste bien sommaire au regard des dizaines de milliers d'années que prendra la décroissance des déchets. Les chimistes ont donc étudié des solvants capables de séparer les actinides des produits de fission. Car si les premiers restent très longtemps actifs, les seconds retournent au niveau de l'uranium naturel en 300 ans, selon le CEA. Deux grandes pistes permettent aujourd'hui d'envisager l'incinération des actinides : les réacteurs à neutrons rapides de 4e génération ou des accélérateurs de particules, dont la démonstration est prévue au-delà de 2020. Pour les chercheurs, la possibilité de séparer les actinides ouvre donc des perspectives intéressantes. « Nous avons étudié des centaines de molécules. Aujourd'hui, nous avons un ou deux candidats satisfaisants », explique Clément Hill, chimiste à Atalante. Ces molécules comportent deux parties fonctionnelles. Leur tête possède une affinité pour les électrons des ions métalliques, c'est elle qui capte les différents déchets nucléaires. La queue de la molécule, lipophile, est, elle, attirée par l'huile de l'émulsion dans laquelle baignent les déchets.

Centrifugation et décantage

Toute cette cuisine doit ensuite passer par plusieurs étapes de centrifugation et de décantage pour séparer les bons et les mauvais ingrédients. Ces recherches à l'échelle du bécher sont généralement réalisées sur des isotopes peu actifs équivalents aux déchets ciblés. Les manipulations se font plus facilement dans des boîtes à gants peu protégées. Les meilleures molécules affrontent ensuite des conditions quasi industrielles. Les chercheurs « perdent alors la main » puisqu'ils doivent manipuler pipes, tubes à essais et autres béchers à travers d'épaisses vitres plombées, via des bras robotisés.

A quelques dizaines de mètres de là, d'autres chercheurs travaillent sur les mêmes substances, mais dans des conditions plus clémentes. Leurs laboratoires sont ouverts à la lumière du jour, nul besoin de blouses, de ceintures de mesure d'irradiation, aucun portique anti-becquerels, l'ordinateur est ici le seul instrument. Les chimistes ont modélisé la quasi-totalité des étapes du recyclage de l'usine de la Hague. Cet outil sert notamment à définir des procédures de secours lorsque la chaîne de production déraille. Les Chinois ont, paraît-il, fort apprécié ce simulateur. Ils négocient actuellement avec les Français d'Areva l'implantation chez eux d'un grand centre de retraitement de leurs déchets. Le recyclage des actinides n'est pas à l'ordre du jour, contrairement à celui du plutonium. Les chercheurs espèrent qu'ils seront les premiers à adopter leur procédé plus sûr. Car l'usine de la Hague, elle, n'a pas prévu de l'intégrer avant un bon bout de temps. Les chimistes le savent bien, le cycle d'innovation en nucléaire prend vingt ans. Et le développement durable se conjugue souvent au futur.

Le recyclage des déchets

· Un combustible usé comprend : 95 % d'uranium, 1 % de plutonium, 4 % de produitsde fission (iode, baryum, xenon...) et 0,1 % d'actinides mineurs (américium, neptunium...)· Le plutonium produitla radiotoxicité la plus longue, devant les actinides mineurs.· Plus de 20.000 tonnesde déchets ont été déjà recyclés par la Hague, dont 1.200 tonnes de MoX.· D'après le CEA, le recyclage actuel divise par 5 le volumede déchets et par 10 leur radiotoxicité.· Une usine de retraitement pourrait couvrir les besoinsd'une centaine de centrales.· Dans certains pays commeen Suède, en Finlande ou aux Etats-Unis, les combustibles usés ne sont pas recyclés et sont stockés directement. >>

Matthieu Quiret, Les Echos, 09-VII-2008 

 

L'impuissance du club des riches

<< Confrontés à la flambée des cours du pétrole, à la hausse des prix alimentaires, à la crise financière, aux désordres monétaires et, finalement, au réchauffement climatique, les puissants n'ont pas de réponse probante à apporter au monde.

Sur tous ces sujets, et sans oublier la menace nucléaire iranienne, la réunion du G8 au Japon a illustré l'impuissance des principaux pays industrialisés, qui, jusqu'à récemment, étaient capables d'imposer leurs vues au reste de la planète.

Depuis près de trente ans, l'économie mondiale ne s'est pas trouvée dans une situation aussi critique que celle déclenchée l'été dernier par la crise des prêts hypothécaires aux États-Unis.

Après l'euphorie qui a suivi le décollage économique des géants asiatiques que sont la Chine et l'Inde, l'heure est à la morosité et à l'inquiétude. Censée n'être que passagère, la crise financière n'a pas fini de faire sentir ses effets. Une spirale néfaste s'est mise en branle, à grand renfort de spéculations : la forte demande tire les prix des matières premières, tandis que la baisse du dollar alimente la hausse du pétrole. Face à un tel désordre, une réaction vigoureuse s'imposerait. Elle ne vient pas.

Les dirigeants du G8 ont plutôt essayé de se rassurer en dressant un tableau « positif » des perspectives de croissance. Ils ont multiplié les appels à une réévaluation du yuan chinois, à une augmentation des capacités de production de pétrole et à des investissements dans l'agriculture. Rien ne permet d'assurer que ces appels, pourtant de simple bon sens, seront entendus. Les huit grands pays ne disposent guère de moyens de persuasion pour appuyer leurs demandes.

Le réchauffement climatique est un défi tout aussi urgent. Notre génération est la dernière en mesure d'agir pour éviter une dégradation irréversible. Eh bien, là aussi, le bilan du G8 est mince.L'objectif d'une réduction de 50 % des gaz à effet de serre a bien été retenu, mais seulement à l'horizon 2050. Plus décevant encore : les pays les plus avancés, États-Unis en tête, refusent de montrer le chemin tout en sachant parfaitement que, s'ils ne le font pas, la Chine et l'Inde n'ont aucune raison de se joindre à une entreprise qui compromet leur rattrapage économique.

L'absence de vision est très largement le fait d'une Administration américaine finissante, qui a tout de même dû reconnaître l'existence d'un problème. Il appartiendra à la suivante de s'y atteler. Fort heureusement, les deux candidats en lice pour la Maison-Blanche se disent prêts à le faire.

Le G8 n'offre plus le format approprié pour traiter de ces questions. Né dans les années 1970, progressivement élargi pour inclure la Russie, le forum apparaît comme un club de riches, en perte de vitesse dans un monde où les puissances émergentes ne se laissent pas faire.

Avant que sa légitimité ne soit battue en brèche, il est souhaitable que le G8 s'ouvre aux grands pays d'avenir que sont la Chine, l'Inde, le Brésil, le Mexique et l'Afrique du Sud. >>

Pierre Rousselin, Le Figaro, Editorial, 09-VII-2008 

Laurence Parisot : "Le MEDEF s'engage résolument au service de l'Union pour la Méditerranée"

<< En ouverture d'une conférence qui a réunit à Marseille tous les patronats de la Méditerranée, Laurence Parisot a lancé « l'appel de Marseille » au service de l'Union pour la Méditerranée :

« Nous, patronats des pays riverains de la Méditerranée, appelons à la mise en oeuvre d'une stratégie économique forte et cohérente dont l'objectif est la liberté des échanges, la prospérité des peuples et la durabilité du patrimoine méditerranéen. Pour cela, nous demandons aux chefs d'Etat des pays de la Méditerranée et de l'Union européenne de fixer un agenda. Celui-ci devrait déterminer les moyens pour :

- accroître les échanges entre l'Union européenne et les pays de la Méditerranée de 10 % par an ;
- tripler les investissements étrangers directs d'ici 2020 ;
- sécuriser un cadre réglementaire pour les investisseurs.

Les outils d'une stratégie sont en priorité :
- les partenariats consolidés en matière d'innovation, de formation et d'éducation ;
- la création d'instruments financiers communs ;
- une politique de grands projets, notamment orientée sur les énergies et l'environnement ;
- la création, dès 2009, sous l'égide de la BEI, d'une agence privée-publique pour soutenir le développement des PME ».

Laurence Parisot, présidente du MEDEF, a déclaré : « le MEDEF s'engage résolument au service de l'Union pour la Méditerranée. La Méditerranée, c'est à la fois une évidence, un miracle et une extrême modernité ». >>

MEDEF, 08-VII-2008 

Pôles de compétitivité : le CES dresse un bilan mitigé

<< Les pôles sont devenus de « puissants leviers » du développement territorial, mais les délais d'octroi des aides aux PME sont jugés « longs » et « parfois dissuasifs » par le Conseil économique et social. Et l'effet de ces pôles sur l'emploi reste pour l'instant limité.

Encore un satisfecit, mais nettement plus mesuré. Trois semaines après la publication (« Les Echos » du 19 juin) de l'audit commandé par le gouvernement au Boston Consulting Group, qualifiant de « prometteur » le dispositif des pôles de compétitivité, le Conseil économique et social (CES) applaudit à son tour. « La concentration des acteurs et la massification des projets ont constitué d'importants facteurs d'attractivité et de visibilité », note André Marcon dans le projet d'avis qu'il devait soumettre hier aux sages de la place d'Iéna.

Déficit d'implication

Considérés comme de « puissants leviers de la compétitivité et du développement territorial », ces 71 pôles ne s'attirent cependant pas que des louanges. Les PME, auxquelles ce dispositif de soutien à l'innovation s'adresse en grande part, souffrent d'un déficit d'implication. « Le Boston Consulting Group considère que les choses se passent bien avec les PME. Mais, sur place, beaucoup se demandent comment rentrer dans le système », assure André Marcon, dont les conclusions s'appuient sur les enquêtes de terrain qui lui sont remontées des CES régionaux. « La multiplicité des financements génère de la complexité, les délais d'octroi des aides sont longs, parfois dissuasifs pour les PME », juge le rapporteur du projet d'avis. D'autres experts émettent le même bémol à l'égard de l'audit du cabinet américain. « Il y a des nuances à apporter sur l'important niveau d'implication des PME. Selon que l'on parle des projets présentés par les PME ou des PME parties prenantes dans les projets. La différence peut être importante », indique aux « Echos » Jacky Lintignat, directeur général de KPMG.

Autre constat, tous les pôles ne bénéficient pas des mêmes moyens : « Les montants financiers alloués par l'Etat sont relativement faibles » et « la participation des entreprises reste minime », regrette le CES. De même que l'on « ne peut pas dire que les pôles de compétitivité aient dopé l'emploi sur leurs territoires », estime André Marcon. Mais encore faut-il leur en laisser le temps. « C'est au fur et à mesure du développement des projets que les véritables emplois, directs et indirects, apparaîtront », note le CES.

Recommandations

Son projet d'avis trace quelques pistes pour « préserver la dynamique enclenchée ». Pour enfin mettre en selle les PME, il préconise de leur « dédier une place accrue » dans la gouvernance des pôles, ainsi d'ailleurs qu'aux collectivités locales. Le CES recommande également de recourir à des financements adaptés pour accroître la part des PME dans les projets de R&D, notamment en bonifiant les aides existantes ou, plus original, en mobilisant le dispositif de défiscalisation de l'ISF. >>

Joël Cossardeaux, Les Echos, 09-VII-2008 

La construction d'un second EPR diversement appréciée

<< DÈS QUE Nicolas Sarkozy a annoncé, le 3 juillet, la construction en France d'un deuxième EPR (réacteur préssurisé européen), les mouvements antinucléaires ont réactivé leur campagne de protestation contre cette énergie.

Le réseau Sortir du nucléaire, qui s'oppose déjà à Flamanville 3, la tête de série du réacteur de troisième génération en construction dans la Manche, a appelé à une manifestation, le 12 juillet, à Paris. Les ONG écologistes accusent le président de la République de renier le Grenelle de l'environnement - même si le nucléaire en avait été exclu dès le début.

" Le nucléaire est plus que jamais une énergie indispensable ", a jugé M. Sarkozy. Tout plaide, selon lui, en sa faveur : la lutte contre le réchauffement climatique, puisqu'un EPR émet peu de CO2 ; une sécurité d'approvisionnement renforcée par rapport au pétrole, l'uranium étant exploité dans des régions politiquement plus sûres que les pays pétroliers ; une électricité " 30 % à 50 % moins chère " que celle qui sort des autres centrales ; le savoir-faire des groupes français (EDF, Areva, Alstom, Suez...), bien armés à la veille de la renaissance du nucléaire.

Jean-Louis Borloo y a ajouté une autre raison. " Si demain les voitures sont presque toutes électriques, il va bien falloir produire de l'électricité, et on ne va pas le faire avec des centrales au charbon qui aggravent l'effet de serre ", a analysé le ministre de l'écologie.

Les écologistes, le syndicat SUD et la Ligue communiste révolutionnaire ne trouvent aucun avantage à l'EPR. Il est trop coûteux (environ 3 milliards d'euros pièce) et en contradiction avec le Grenelle de l'environnement, qui a donné la priorité aux économies d'énergie et aux renouvelables. De plus, son combustible (MOX) est plus radioactif. Directeur des campagnes de Greenpeace France, Yannick Jadot ajoute que le gouvernement agit " en dehors de toute rationalité ", puisque le système nucléaire est " en surcapacité ".

MISE EN SERVICE : 2017

EDF exporte environ 10 % de sa production. Mais certains jugent qu'en renforçant son outil de production il peut augmenter cette part. Pour d'autres, y compris des défenseurs du nucléaire, EDF ferait mieux d'améliorer en priorité le taux de disponibilité de ses 58 réacteurs (80 %), inférieur à celui de certains de ses concurrents européens. En outre, ses dirigeants reconnaissent eux-mêmes que la France a davantage besoin de centrales au gaz, plus efficaces pour répondre aux pics de consommation.

Le début de la construction de l'EPR, conçu par Areva et l'allemand Siemens, interviendrait en 2011, pour une mise en service en 2017. Des groupes d'électricité ont déjà montré de l'intérêt, comme EDF, Poweo et Suez, prêt à s'allier à des partenaires pour l'exploiter. La compétition s'annonce sévère entre les deux géants français, EDF et GDF Suez. >>

Jean-Michel Bezat, Le Monde, 09-VII-2008

Une ville sans fracture

Pendant la campagne électorale, nous avons insisté sur la nécessité de conserver des services de proximité. Dans un quartier en difficulté comme celui du Beauregard, le départ - ou l'absence prolongée - d'un supermarché comme Intermarché est un coup dur porté aux habitants.

Cette situation est insupportable. Elle s'ajoute au délabrement général de l'habitat. Les habitants du Beauregard ne peuvent plus être les laissés pour compte de Nemours.  Une réflexion d'ensemble sur l'avenir et des solutions pour le quartier ne seront pas de trop.

Nos commerces de quartier et nos artisans qui permettent de créer du lien social doivent aussi pouvoir rester et vivre décemment. Il faut leur offrir des conditions avantageuses et ne pas seulement se poser les questions une fois que la situation devient problématique.

Romain Masson-Mureau

 

« LA FERMETURE brutale de l'Intermarché est inacceptable. S'il le faut, comme en 2007, nous lancerons de nouveau une pétition », s'exclame Joëlle Deboeuf, une cliente du supermarché. Depuis que le magasin de Nemours, situé sur la D 607 en direction de Souppes, a baissé son rideau de fer, voilà huit jours, la grogne croît parmi les riverains. « Cette grande surface est la seule implantée non loin du quartier Beauregard, au sud de Nemours, rassemblant près de 4 000 habitants. Et on y compte beaucoup de personnes âgées. C'est dur à avaler », confie un occupant de la galerie marchande du centre commercial, qui a choisi de rester sur place. « Pour l'instant, je peux compter sur une clientèle fidèle. Mais il va falloir tenir une année. Et pendant ce temps-là, les clients auront peut-être pris l'habitude de faire leurs courses ailleurs », complète ce commerçant, qui préfère rester anonyme.

Le groupe Intermarché a décidé de fermer ce magasin pour le remplacer, en juin 2009, par un hard discounter de marque Netto (lire encadré). Sur place, de simples petites affichettes - « Magasin fermé pour cause de travaux » - sont apposées sur les murs. Sans autre précision. « C'est insuffisant. Je vois souvent des retraités descendre du quartier Beauregard, situé juste au-dessus. Ils viennent chercher leur pain et faire quelques emplettes. Où vont-ils aller sans voiture ? » s'étonne le patron du bar voisin.

L'ouverture d'un magasin Netto n'est pas prévue avant juin 2009 Pour Rolande, une riveraine, la situation n'est pas tolérable. « Je connais une nourrice qui est bloquée chez elle dans la journée. L'Intermarché la dépannait le soir. Il faut relancer un vrai supermarché, mais pas dans un an, ce sera trop tard. Rendez-vous compte, même la station-service a fermé. Et puis on pouvait aller chercher des journaux. On avait presque tout, même si la qualité du service avait baissé. Maintenant, le supermarché le plus proche, c'est Casino, à 2 km de là. Il n'est pas facile d'accès pour tout le monde. On nous dit d'économiser l'essence. Là, ça va faire des dépenses supplémentaires pour les familles. » Hier, Valérie Lacroute, maire UMP de Nemours, se disait « bien consciente du problème ». « J'ai contacté le groupe Intermarché, assure-t-elle. Je leur ai demandé de trouver une solution provisoire afin d'installer une petite boutique pour les produits d'alimentation. J'attends leur réponse. » Pascal Villebeuf, Le Parisien, 09-VII-2008

Inscrite au patrimoine de l'Unesco en 1997, la vieille ville de Lijiang est envahie par les touristes

<< Inscrite au patrimoine de l'Unesco en 1997, la vieille ville de Lijiang est envahie par les touristes et l'héritage de l'ethnie naxi est peu à peu détruit par les bars et les boîtes de nuit.

A l'entrée de la vieille ville classée "héritage culturel mondial" en 1997, l'énorme emblème de l'Unesco n'a qu'une fonction décorative. Autour de minuit, un lundi de juin, en basse saison, une foule bruyante déambule, bien éméchée. Dans la rue Xinhua ("Nouvelle Chine"), l'axe principal rebaptisé Jiubajie, "la rue des bars", on ne s'entend pas. Chaque établissement pousse les décibels, avec des enceintes posées dehors. Les touristes hésitent entre concours de bières, "vendues uniquement par douze", écrans de télé géants, discothèques et spectacles folkloriques douteux. Dans les ruelles bondées, les commerçants alpaguent les chalands. Des vieux Naxi, l'ethnie qui a bâti Lijiang, fouillent les poubelles en quête de bouteilles à recycler. "Tout le monde se plaint. Les clients ne peuvent plus dormir avec ce boucan. Ils repartent en jurant qu'ils ne verseront plus rien à l'Unesco et qu'ils transmettront le message !" proteste un hôtelier qui préfère garder l'anonymat.

Ici ou ailleurs, c'est comme si la Chine se plaisait à massacrer ses sites classés, pour mieux s'adonner au business du tourisme. Les ravissantes maisons d'hôtes aux cours fleuries, invitent le touriste à la rêverie, mais le séjour vire souvent au cauchemar. "On s'est plaint à la police, à l'Unesco. Personne ne fait rien", s'énerve un autre hôtelier. Lijiang est devenue une enfilade de bars et de magasins débordant de tee-shirts Bob Marley ou de faux gadgets Mao fabriqués à la chaîne dans les ateliers chinois. "Au début, la minorité Naxi a vu une forme de reconnaissance dans ce classement. On était mis au rang de la Cité interdite et de la Grande Muraille, raconte Yang Fuquan, directeur adjoint de l'Académie des sciences sociales du Yunnan et lui-même Naxi. C'était un honneur pour nous qui nous sentons méprisés par les Han [ethnie majoritaire chinoise, ndlr]. De plus, Lijiang est une des rares cités anciennes de Chine à avoir résisté au communisme."

Dix ans après, les paysages alentour restent spectaculaires, mais comme la Grande Muraille ou Lhassa et son palais du Potala, Lijiang est en passe de devenir un parc d'attractions, un "naxiland" foulé chaque année par 5,3 millions de visiteurs. Les deux fleurons vantés par l'office de tourisme - l'ancienne imprimerie et le centre culturel - sont déserts et poussiéreux. Les touristes, en majorité des jeunes cols blancs de Shanghai, Pékin ou Chengdu, "viennent boire, manger et faire la fête toute la nuit", raconte le chercheur.

Le bureau pour la protection de la vieille ville assure que l'ethnie naxi - issue d'un peuple de pasteurs nomades des confins du Tibet - représente encore 70 % des habitants. Un chiffre très contesté : "Depuis 1997, 65 % des Naxi sont partis, selon Fuquan, les Han sont plus nombreux que nous. Beaucoup de Naxi ont fait l'erreur de leur vendre leurs maisons qui sont devenues des commerces." Plus aucune famille n'occupe les traditionnelles habitations de bois aux toits en pagodes. "Pour trouver des Naxi, allez dans les villages alentour", conseille Chen Donglan, réceptionniste d'hôtel chinoise. A voir les tuniques roses et turquoise ou les couronnes de tissus ornant les cheveux des femmes, on pourrait croire que les Naxi sont partout. En fait, les autorités contraignent les commerçants à porter le costume traditionnel : "Ça tient trop chaud, se plaint l'un d'eux, de l'ethnie Han. Mais si je ne le porte pas et que je me fais attraper, je dois payer 300 yuans [30 euros]." Tous ne sont pas impressionnés par la menace. "C'est surtout le mercredi qu'ils vérifient", confie un jeune, vêtu d'un tee-shirt au logo d'un groupe de hard-rock, affalé dans sa boutique de statuettes en faux jade.

Comme au premier jour du classement, le site de l'Unesco vante les beautés de Lijiang, "ville ancienne exceptionnelle dans un paysage spectaculaire". Mais l'agence de l'ONU n'est pas complètement aveugle : l'an dernier, elle a adressé un avertissement aux autorités locales. Sa note exprime une "préoccupation" à l'égard du "développement touristique incontrôlé et de projets d'aménagement [qui] pourraient avoir un impact négatif sur les valeurs patrimoniales" du site. Trop de maisons traditionnelles transformées à des fins mercantiles, trop de grands projets commerciaux, trop de matériaux de rénovation sans rapport avec l'architecture naxi, énumérait l'Unesco.

Feng Jing, responsable de la région Asie au siège parisien de l'organisation onusienne, explique : "En juillet 2007, nous avons alerté les autorités chinoises sur l'état de conservation de Lijiang et ordonné un suivi réactif." C'est un embryon de menace, un prélude à "la radiation éventuelle de la liste du patrimoine mondial" prévue par le règlement de l'institution. Une commission s'est rendue à Lijiang en janvier. Ses conclusions devraient être rendues publiques avant les JO. "L'Unesco n'a rien vu, tonne un hôtelier chinois. Chaque fois qu'ils viennent, c'est tapis rouge. On doit mettre des cages à oiseaux devant les boutiques, tous les bars ferment, on diffuse de la musique traditionnelle naxi au lieu de cette satanée techno."

"L'Unesco ouvre un œil et ferme l'autre", vitupère Xuan Ke, qui dirige, à 80 ans, le seul orchestre de musique traditionnelle. "Ils voient des élèves sagement assis, en train de dessiner des caractères dongba [l'écriture propre à l'ethnie naxi, ndlr]. Mais ça dure le temps de leur visite. En réalité, tout l'enseignement se fait en chinois dans les écoles. Notre langue et notre écriture vont disparaître." Une vendeuse han dans un magasin de foulards ne voit pas le problème : "De toute façon, cette langue n'est d'aucune utilité pour entrer à l'université ou trouver un bon travail."

Au siège de l'Unesco, Feng Jing a eu vent de la mise en scène, qui le fait sourire : "Lijiang n'est pas un musée, c'est une ville vivante !" Il reconnaît pourtant que "c'est évidemment un désastre pour les sites".

L'agence de l'ONU doit bien avouer son impuissance à enrayer la dénaturation des lieux. Feng Jing invoque l'inimaginable boom du tourisme chinois depuis dix ans : "Ce qui se passe en Chine est incomparable avec d'autres pays. Les Chinois deviennent riches et sont avides de voyager. Le phénomène a commencé en 2000 avec les "semaines d'or", des congés payés à l'occasion du Nouvel An chinois et de la Fête nationale."

La mise en garde de l'Unesco sera-t-elle suivie d'effets ? Sur place, rien ne l'indique. La vieille ville, déjà irrémédiablement ravagée sur le plan esthétique, serait aussi gangrenée par la corruption. "Tous les patrons de bars sont des mafieux, lâche une habitante naxi, on ne peut rien faire. Ils ont tous les droits et se fichent des règlements." Un Français installé à Lijiang depuis 2001 renchérit : "En architecture, ils se permettent n'importe quoi. Dans une rue, ils ont construit sur trois étages, alors que le Bureau de conservation du patrimoine (BCP) n'en autorise que deux. Ailleurs, ils ont cassé des murs porteurs pour en faire un bar géant. C'est laid, illégal et dangereux, car nous sommes dans une zone sismique." Le laowai ("étranger", en mandarin) a préféré partir à la campagne : "A Lijiang, on suffoque. Chaque fois que j'y mets les pieds, ma tension monte. Dire que j'étais venu pour y vivre tranquille avec ma femme. Et cela va empirer avec le nouvel aéroport et la ligne de train." Quant à imaginer de lutter contreces dérives, il affirme que "ce serait du suicide. On risque sa vie. Il y a eu des coups de couteau, des morts. Le mieux est de ne pas trop se mêler de ce qui se passe."

Impossible de recouper ces informations auprès des autorités : "Nous n'avons jamais entendu parler de violence à Lijiang", assure, catégorique, un fonctionnaire du BCP. "Lijiang s'adapte à la marche du temps, on protège notre culture mais on accepte la nouveauté de l'extérieur,atteste la vice-maire Yang Yiben. Le gouvernement local fait beaucoup d'efforts pour adapter l'activité commerciale à la tradition. Lijiang est historiquement une ville marchande, ne l'oublions pas ! Quant aux bars et au bruit, nous avons édicté une réglementation." Sur le papier, interdiction de diffuser de la musique forte après 22 h 30 et tout doit s'arrêter après 23 h 30. Le BCP, en charge des licences d'exploitation, assure : "Seuls les commerces compatibles avec l'image du patrimoine culturel peuvent obtenir une licence. Tous sont tenus d'être en adéquation avec la culture naxi." Personne ne semble avoir connaissance des réprimandes de l'Unesco. "Je ne suis pas au courant, dit Li Aichun, fonctionnaire au BCP. Et j'ai pourtant suivi tous les dossiers Unesco."La vice-maire Yiben soutient : "L'Unesco a fait au contraire l'éloge de Lijiang, ville modèle pour la protection de la culture et le développement du tourisme".

"Il y a parfois une collusion, explique-t-on, gêné, au siège parisien de l'organisme. Certaines branches régionales prennent des décisions en contradiction avec notre direction." Un exemple : lorsque la commission de vingt et un pays, chargée d'inspecter les sites estampillés "patrimoine mondial", s'est inquiétée de l'état de Lijiang, la branche régionale de Bangkok a, elle, décerné à la ville le Prix du mérite pour la restauration de ses bâtiments anciens...

Faudrait-il frapper plus fort ? L'Unesco hésite à le faire de peur d'aggraver le phénomène : "L'inscription à la liste du patrimoine permet au moins à la communauté internationale d'intervenir, explique Feng Jing. C'est le seul moyen de rester en contact avec les autorités et de les encourager à respecter les standards internationaux." " A mon avis, les Chinois se fichent royalement de cette inscription, fulmine le Français de Lijiang. Ils n'ont plus besoin de ça." >>

Muriel Jarpes, Libération, 08-VII-2008 

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