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dimanche, 20 juillet 2008

L'Asie, une région à l'unité fictive

<< Le sommet du G8 qui s'est tenu du 7 au 9 juillet dans l'île d'Hokkaido, extrémité septentrionale de l'archipel nippon, en étendant la discussion de certains sujets à la Chine, à l'Inde ainsi qu'à la Corée du Sud et à l'Indonésie, a pris une tonalité plus asiatique. Mais cette Asie émergente conviée au G8 est loin d'être unie dans ses perceptions, ses priorités et ses valeurs. Elle n'en inquiète pas moins les pays riches comme s'il s'agissait d'une entité indifférenciée. La notion d'Asie- forgée au XVIIIe siècle par les Lumières pour désigner des régions à l'est de l'Himalaya soumises au despotisme- est trompeuse car elle gomme les différences historiques, sociales, politiques, économiques et spatiales des pays qui la composent.

Cette " Asie " est à la fois un pôle de civilisation et un foyer de modernité qu'on a tort de réduire à un simple décalque de celle forgée en Europe. Ces pays ont développé des systèmes sociaux et économiques reposant sur des valeurs qui ne sont pas forcément " occidentales " ou, quand il y a eu emprunts, qui ont été mâtinées d'apports locaux, repensées, refaçonnées. Il n'y a pas convergence linéaire- et encore moins inéluctable- entre les modernités qui se forgent en Asie et celle née à l'autre extrémité de la planète. La modernité occidentale n'est pas une " idée " comme tend à le faire croire un subjectivisme géocentrique : elle est le fruit d'une histoire. La modernité asiatique l'est aussi. Elle fut influencée aux XIXe et XXe siècles par l'Europe mais elle n'a pas pour autant renié sa propre conception du monde.

L'" asiatisme ", tropisme né au Japon à la fin du XIXe siècle en réaction à une modernisation perçue comme une occidentalisation qui devint une armature idéologique du militarisme, a fait long feu. Tout comme les " théories " sur les " valeurs asiatiques " supposées expliquer les années 1970-1980, avec les succès des " Petits Dragons ", par la vulgate confucéenne.

Le renouveau asiatique est d'un autre ordre : il ne se présente pas comme une nouvelle vision du monde ni même comme une expression de la " variété " des capitalismes. Il se contente de fonctionner différemment. C'est le cas du Japon, deuxième puissance économique mondiale, revenu sans fanfare des recettes néolibérales de l'ère Koizumi (2001-2006). C'est le cas de la Corée du Sud, qui s'y essaie avec le président Lee Myung-bak qui a dressé le pays contre lui par la cristallisation des mécontentements sur la réouverture du marché au boeuf américain. C'est le cas de la Chine où, en dépit d'une frénésie législative qui n'est pas suivie du même empressement à faire respecter les réglementations édictées, le marché est loin d'aller de pair avec la démocratie.

Le pouvoir chinois prend dans le corpus de principes de l'Occident ce qui lui sert. Et le reste du monde doit se faire à cette réalité, estime Eamonn Fingleton, ancien journaliste du Financial Times dans son livre, provocant, In the Jaws of the Dragon (en français Dans la gueule du dragon, éd. Thomas Dunne, 2008). La conséquence, ajoute-t-il, est que les entreprises étrangères en Chine doivent jouer le jeu local, techniquement à la lisière de la légalité. " Les Américains sont devant un choix : globalisme ou démocratie, écrit-il. Ils ne peuvent avoir les deux à la fois. "

Renforçant leurs interactions économiques régionales, les pays d'Asie n'en ont pas pour autant une vision convergente de leur destin : le sentiment de constituer une communauté reste allusif dans cette partie du monde. Pour plusieurs raisons tenant à leur histoire et à une rivalité latente. Les pays de l'Asie orientale en particulier restent crispés sur leur propre vision de l'histoire et enlisés dans des problèmes hérités de la guerre froide. Le Japon est depuis un demi-siècle en litige avec la Russie sur la souveraineté de quatre îles de l'archipel des Kouriles- qui lui ont été soustraites par le traité de San Francisco en 1951 -, juste au nord-est de l'île d'Hokkaido où a eu lieu le G8. Au sud, d'autres questions territoriales l'opposent à la Chine, à Taïwan et à la Corée.

LA COEXISTENCE DE TROIS PUISSANCES

Le Japon, autrefois la seule puissance de la région par son poids économique, peine à se présenter comme une force motrice. Le premier ministre Yasuo Fukuda a restauré un dialogue plus confiant entre Pékin et Tokyo. Mais après la période des " paillettes " Koizumi, qui avait placé l'archipel dans une impasse diplomatique avec ses voisins chinois et sud-coréen, le Japon paraît manquer d'imagination.

Pour la première fois de l'histoire de cette vaste région qui s'étend de l'Inde vers l'est coexistent trois puissances : une émergente, l'Inde, une autre en expansion, la Chine, et une troisième arrivée à maturité, le Japon. Leur dialogue se renforce mais une méfiance diffuse demeure. Une rivalité politique appelée à s'accentuer avec le développement économique des deux premières, estime Bill Emmott dans Rivals : how the power struggle between China, India and Japan will shape our next decade (autrement dit " Rivaux : comment les luttes de pouvoir entre la Chine, l'Inde et le Japon vont façonner notre prochaine décennie ", éd. Allen Lane, 2008).

Selon cet ancien rédacteur en chef de The Economist, les tensions internes à la Chine et à l'Inde suscitées par leur expansion pourraient provoquer des flambées dans les régions sensibles (Corée, détroit de Taïwan, Cachemire). Selon l'auteur, les Etats-Unis et l'Union européenne peuvent avoir un rôle stabilisateur en Asie. Ce n'est cependant pas certain. La Russie complique le puzzle. En outre, en ont-ils les moyens ?

Pour le politologue singapourien Kishon Mahbubani, les Etats-Unis et l'Europe, convaincus d'une supériorité des valeurs dont ils sont porteurs, ont un souci principal : contenir l'expansion asiatique. Se lançant dans un réquisitoire contre cet Occident dont l'Asie s'inspira pour se moderniser, il voit se dessiner une " dé-occidentalisation " de cette partie du monde et une redécouverte de valeurs autochtones. Selon lui, une Europe nombriliste, engluée dans les arcanes de la gestion interne de l'Union, et une Amérique déconsidérée par ses violations du droit international ne constituent plus une référence pour l'Asie tant qu'elles persévèrent dans leur ethnocentrisme. Diatribe anti-occidentale récurrente, certes, mais qui n'en indique pas moins un état d'esprit diffus : divisés entre eux, les Asiatiques sont aussi agacés par ce qu'ils perçoivent comme l'arrogance de l'Ouest. >>

Phlippe Pons, Le Monde, 18-VII-2008 

Parlementaires, réfléchissez !

<< Le 21 juillet restera, à n'en pas douter, dans les annales de notre histoire constitutionnelle. Ce jour-là, députés et sénateurs se réuniront à Versailles pour dire, à la majorité des trois-cinquièmes, s'ils adhèrent au projet de modernisation des institutions de la Ve République. Ce Congrès fera forcément date : soit parce qu'il marquera l'acte de refondation d'un régime, tout à la fois conforté dans ses acquis fondamentaux et substantiellement modernisé dans son fonctionnement ; soit parce qu'il s'inscrira dans les mémoires comme la plus grande occasion manquée des cinquante dernières années, s'agissant d'un projet de révision d'une ampleur inégalée depuis 1958.

Je n'ignore rien, à quelques jours du scrutin, des objections de ceux qui, au sein de la majorité comme de l'opposition, s'interrogent encore, au motif que le texte proposé, tantôt comporte telle disposition qui ne recueille pas leur plein assentiment, tantôt est muet sur telle autre qu'ils auraient souhaité y voir figurer. A tous, je rappelle que le projet de loi constitutionnelle est le fruit d'un compromis, dont les imperfections inévitables n'altèrent ni l'ambition, ni la portée : renforcer - enfin ! - la place et les prérogatives du Parlement, mieux encadrer les pouvoirs de l'exécutif, donner de nouveaux droits aux citoyens français.

La recherche du compromis, c'est ce qui a guidé les travaux du Comité de réflexion présidé par Edouard Balladur, dans la droite ligne du Comité consultatif constitutionnel de 1958 et de la Commission réunie en 1992 autour de Georges Vedel. C'est ce qui a animé ma propre démarche, lorsque j'ai formé, à l'Assemblée nationale, un groupe de travail avec les représentants de toutes les formations politiques, afin de nourrir l'avant-projet de loi de leurs propositions. C'est ce qui ressort enfin de quelque cent vingt heures de débats au Parlement.

Le choix n'est donc plus aujourd'hui entre le texte issu de notre réflexion commune, et le projet "idéal" que chacun aurait aimé porter. L'alternative est autrement plus simple : ou nous saisissons les avancées incontestables qu'offre le projet de loi constitutionnelle, ou nous lui préférons le statu quo. Or, qui ne voit pas que le Parlement ne peut fonctionner de la sorte plus longtemps, que son image s'écorne chaque jour davantage aux yeux de nos concitoyens, et que notre démocratie en souffre gravement ?

On ne peut que regretter, dès lors, que certains ne cherchent manifestement qu'à mettre en échec le président de la République et son gouvernement. Savent-ils simplement que, révision constitutionnelle ou pas, Nicolas Sarkozy a été élu pour cinq ans et qu'il poursuivra son programme de réformes ? Si d'aventure, ils réussissaient un "coup" politicien, assurément ils ne remporteraient là aucune victoire politique : nul ne saurait être abusé par la stratégie de courte vue de qui, d'ordinaire, n'a jamais de mots assez durs pour dénoncer les dérives du régime, et qui en s'opposant au projet actuel, en assurerait in fine la pérennité...

C'est pourquoi j'en appelle à tous les élus qui, à l'immobilisme et à l'esprit de chapelle, préfèrent la voie de l'intérêt collectif et du mouvement. Quelles que soient leurs attaches partisanes, ils savent bien, dans le secret de leur conscience, qu'en additionnant leurs suffrages, ils ne participent pas à la victoire d'un camp contre un autre, mais qu'ils font œuvre d'utilité commune, en consolidant et en modernisant ce bien si précieux que nous avons en partage : la République.

Que chaque parlementaire réfléchisse à ce que sera peut-être demain son quotidien : l'ordre du jour partagé, la discussion en séance du texte adopté en commission, des délais raisonnables pour l'examen des projets, l'encadrement du "49-3", le renforcement de la fonction de contrôle et d'évaluation des assemblées, les droits spécifiques pour l'opposition et les groupes minoritaires, le contrôle des nominations de l'exécutif, la possibilité d'adopter des résolutions, le vote sur le maintien des troupes à l'étranger, l'exception d'inconstitutionnalité, l'instauration du référendum d'initiative populaire, la création d'un Défenseur des droits, l'extension de la parité...

Qui peut honnêtement soutenir que ce mouvement de modernité, que je m'engage à accompagner et à amplifier par une réforme du règlement de l'Assemblée nationale qui sera conduite - j'en prends l'engagement - de manière la plus consensuelle possible, ne va pas dans le bon sens ?

Je veux croire que le bon sens, le sens de l'intérêt général l'emportera. >>

Bernard Accoyer, Libération, 18-VII-2008 

Deux visages de l'Amérique

<< Aux Etats-Unis, chaque élection présidentielle ranime le débat sur les valeurs et la vocation de la nation américaine. Le magazine « Time » a demandé aux deux candidats en lice de définir ce qu'est, à leurs yeux, le patriotisme. On se doute bien que ces deux courts textes - une quarantaine de lignes chacun -, avant de recevoir l'aval de leurs signataires officiels, ont été mis au point, soupesés et relus par des escouades de conseillers en communication. Il n'empêche : par leurs contrastes, ils en disent long sur la personnalité des adversaires et sur leur vision de l'Amérique.

Ils diffèrent d'abord par leur ton. Celui de John McCain est une sorte de dissertation impersonnelle, quoique non dépourvue d'éloquence et d'émotion, qui s'efforce de répondre à la question de façon concise et ordonnée. Le patriotisme, dit-il, a deux composantes : l'amour du pays et le devoir ; il représente « une cause plus grande que nous-mêmes ». Suit la description des sentiments et des conduites qui caractérisent le vrai patriote.

Rien de tel chez Barack Obama : commençant son texte par un souvenir personnel (« Quand j'étais enfant... »), il adopte le style décontracté d'une conversation à bâtons rompus. Fidèle à sa stratégie, il présente son propre cas comme une illustration de son message politique. Ainsi, les deux candidats honorent l'« héritage » du passé. Mais, alors que McCain évoque à ce sujet le cimetière d'Arlington, qui, « nom après nom, tombe après tombe », témoigne des sacrifices consentis pour défendre la liberté, Obama rend hommage aux anciens à travers sa propre histoire : « Je sais, écrit-il, que si les générations qui nous ont précédés n'avaient pas répondu à cet appel, je ne serais pas là où je suis aujourd'hui... »

Autre différence notable : pour McCain, le patriotisme doit s'exercer « partout où les Américains se rassemblent » : familles, églises, associations, clubs de base-ball, troupes de scouts... En rappelant que la nation américaine s'est bâtie sur une mosaïque de communautés, le candidat républicain désigne implicitement une des faiblesses de son adversaire, aux racines et au parcours atypiques. Obama reconnaît ce handicap, mais le surmonte en se référant à une conception moins sociologique et plus « pure » de la nation : « Pour moi, qui ne suis ancré dans aucune communauté (...), ce sont les idéaux américains fondamentaux qui ont orienté ma vie. »

Les valeurs défendues par les deux hommes sont les mêmes - la liberté, le civisme, le sentiment d'un destin national commun, sans oublier la référence à Dieu -, mais les perspectives sont radicalement différentes : d'un côté, le vieux soldat austère qui insiste sur les devoirs individuels et le respect du passé, de l'autre le politicien charismatique qui définit le patriotisme comme « la foi dans des rêves simples » et exalte la capacité des Américains d'accomplir ensemble de « petits miracles ». L'élection de novembre sera décidément lourde de signification : rarement, au-delà des différences de programme, les deux finalistes auront représenté des univers symboliques aussi opposés. >>

Favilla, Les Echos, 18-VII-2006 

Nucléaire : le réveil du doute

<< C'est un démon au sommeil léger, blotti au coeur de l'exception française. A peine réaffirmée par le président de la République, la volonté de la France de pérenniser son statut d'émirat nucléaire, fier de tirer près de 80 % de son électricité de l'atome, voilà que se réveille à nouveau l'hydre du doute. Bien sûr, l'incident de ce début juillet est une pollution mineure qui ne concerne pas l'exploitation d'une centrale, qui devrait être sans conséquence pour l'homme et l'environnement et qui n'aurait peut-être pas connu un tel retentissement médiatique à une période de l'année plus riche en actualités. Il n'empêche. Ce pépin, qui a tout de même coûté son poste au patron de la filiale d'Areva incriminée, montre que la sensibilité au problème de la sûreté nucléaire est toujours aussi vive, même en France, pays le plus favorable d'Europe à cette technologie.

Pourtant, ces dernières années, la conjonction inédite de l'absence d'incidents notables, de la montée des préoccupations sur le réchauffement de la planète et de l'envolée des prix du pétrole a contribué à banaliser le nucléaire civil et, surtout, à relancer cette industrie où la France tient les premiers rôles. Le président de la République ne voit d'ailleurs pas « pour quelle raison il n'y aurait pas une formidable expansion du nucléaire dans le monde dans les années qui viennent ». Pour quelle raison ? Et bien, parce que, comme le dit son ministre de l'Ecologie, une pollution d'origine nucléaire ne peut se traiter comme une autre. Et l'on aura beau rappeler que le nucléaire civil n'a connu qu'un seul grave accident (Tchernobyl) et provoqué moins de morts que l'industrie chimique ou celle du transport aérien, il ne se débarrassera jamais de son péché originel né dans le sang de la bombe.

Consciente de la difficulté, la France empile depuis vingt ans les couches organisationnelles, comme les parois de béton autour du coeur d'une centrale : institut de protection, autorité de sûreté, haute autorité pour la transparence... sans jamais éradiquer ni le doute ni la critique.

Car ce démon possède quatre figures. Le poids du passé d'abord, notamment militaire, qui se manifeste parfois, on vient de le voir, sous la forme des déchets. Le poids du temps qui passe aussi, avec le sujet de la routine qui endort et celui, sans cesse repoussé, du vieillissement des centrales et de leur futur démantèlement. La montée des risques, ensuite, en provenance des pays émergents. Premiers clients potentiels, ils ne disposent pas forcément de la structure démocratique indispensable à une bonne culture de sûreté, on l'a vu à maintes reprises avec le nucléaire soviétique. Que se passera-t-il en cas de pépin grave en Chine ou au Pakistan ? Enfin, la question de l'aval du cycle et du traitement des déchets finaux, pas vraiment réglée.

Quatre figures qu'il faut regarder en face, car elles sont plus difficiles à combattre qu'une poignée d'écolos, si l'on veut faire du nucléaire l'énergie de demain : propre, sûre et abondante. >>

Philippe Escande, Les Echos, 18-VII-2008 

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