dimanche, 21 septembre 2008

Campagne présidentielle américaine : rien n'est joué !

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lundi, 15 septembre 2008

Les vrais pouvoirs du président des Etats-Unis

<< Les États-Unis sont entrés dans la campagne électorale qui conduira à l'élection, en novembre 2000, d'un nouveau président. Son mode d'élection et ses pouvoirs ont été définis il y a plus de deux siècles par les délégués des treize premiers États américains réunis à Philadelphie. La fonction suprême n'a cessé de s'affirmer depuis lors. Pourtant, dès l'origine, les constituants ont tout fait pour empêcher que l'homme le plus puissant du monde ne devienne un monarque autoritaire.

Le 25 mai 1787, l'animation règne plus que de coutume dans la ville de Philadelphie. Les délégués des États arrivent les uns après les autres(1). George Washington, le général victorieux des Anglais, le « père de la nation », fait partie des trois représentants de la Virginie. La Pennsylvanie a dépêché notamment Benjamin Franklin, le maître d'oeuvre de l'alliance franco-américaine de 1778(2). Alexander Hamilton, qui fut l'aide de camp de Washington, parlera au nom du New York.

Au total, cinquante-cinq personnalités siégeront dans cette convention. Seul parmi les États fondateurs, le Rhode Island boude. Et manquent à l'appel deux des plus illustres Américains de l'époque : l'auteur de la Déclaration d'indépendance (4 juillet 1776), Thomas Jefferson, et John Adams, qui occupent les fonctions de ministre des États-Unis, l'un à Paris, l'autre à Londres.

Commencée en 1775, la guerre d'Indépendance contre la métropole britannique a pris fin en 1783, avec la reconnaissance de la liberté et de la souveraineté des anciennes colonies anglaises. La toute jeune république songe alors à mettre en valeur son immense territoire et à donner un nouvel essor à l'agriculture, au commerce et à l'artisanat. Elle ressent le besoin de créer des institutions plus solides, qui unissent vraiment les États et leur donnent les moyens de régler leurs propres différends. Elle aspire à tenir sa place dans le monde. Une nouvelle Constitution est indispensable. Il faudra trois mois pour l'élaborer et deux ans pour commencer à l'appliquer. Depuis lors, les Américains ont amendé le texte ; ils l'ont sur certains points interprété. Mais, pour l'essentiel, la Constitution fédérale reste celle de 1787.

Elle est le résultat d'un compromis. Deux assemblées exercent le pouvoir législatif : la Chambre des représentants*, élue tous les deux ans au prorata de la population de chaque État, et le Sénat*, élu pour six ans et renouvelable tous les deux ans, à raison de deux sénateurs par État.

S'agissant de l'exécutif, l'accord n'est pas aisé. Tous les délégués reconnaissent qu'il faut un exécutif national. Mais deux conceptions s'affrontent. Pour les uns, rien ne menace plus les libertés qu'un président dont les prérogatives ne seraient pas strictement limitées. S'il est élu par le peuple, le président deviendra un démagogue : il vaut mieux que le Congrès* le désigne. S'il est rééligible, il s'efforcera de séduire ses électeurs et ne lâchera plus le pouvoir : il vaut mieux que son mandat ne puisse pas être renouvelé. S'il détient seul l'exécutif, il acceptera toutes les compromissions et, faute de subir un véritable contrôle, entraînera le pays dans l'autoritarisme : il vaut mieux que l'exécutif soit collégial.

D'autres soutiennent la thèse opposée. Le président, disent-ils, sera le garant des libertés et de l'intérêt national. Il incarnera la république. Ce qui suppose qu'il devra être indépendant du Congrès et ne pas subir les pressions des intérêts locaux que les membres des assemblées législatives ne manquent pas, eux, de défendre. La séparation des pouvoirs, une des idées neuves du XVIIIe siècle, doit permettre d'éviter les dérives du gouvernement central. En conséquence, le président devrait être élu à vie par de grands électeurs désignés par le suffrage populaire. Il pourrait aussi veiller au bon fonctionnement du pouvoir législatif.
Le compromis de 1787

Au début de septembre 1787, le compromis l'emporte. Une majorité de délégués se prononce en faveur de l'élection du président par un collège de grands électeurs (electors) , eux-mêmes désignés par les États. Chaque État décidera des modalités de leur désignation et comptera autant de grands électeurs qu'il envoie de représentants et de sénateurs au Congrès. Une manière d'éviter pour le moment l'élection par le suffrage populaire sans l'écarter à tout jamais, et de conférer à l'exécutif son indépendance à l'égard du législatif.

Le président, élu pour quatre ans, est rééligible, sans qu'il soit dit que le nombre de ses mandats puisse être limité. Il n'a pas le droit de dissoudre les chambres ? séparation des pouvoirs oblige. S'il appose son veto à une loi votée par le Congrès, les législateurs peuvent le briser à condition de réunir la majorité des deux tiers. Le Congrès reçoit le droit de mettre le président en jugement, puis de le révoquer par la procédure de l' « impeachment* » , en cas de trahison, « de concussion, de crime contre la chose publique ou délit grave » .

La convention de Philadelphie crée une deuxième fonction tout aussi nouvelle, celle de vice-président. Jusqu'en 1804, accède à la vice-présidence le candidat à la présidence qui vient d'être battu. Étrange formule ! En 1796, John Adams est élu président ; son adversaire politique, Thomas Jefferson, vice-président, et les deux hommes se détestent. Le 12e amendement (25 septembre 1804) supprime cette disposition. Désormais, le candidat à la présidence fait équipe avec le candidat à la vice-présidence, élu lui aussi par le collège des grands électeurs. Ils forment le « ticket » .

Mais le vice-président reste tout autant dépourvu de pouvoirs, sinon d'occupations. La Constitution lui confie la présidence du Sénat, sans lui donner le droit de voter sauf en cas de partage égal des voix. Il succède au président si celui-ci meurt ou démissionne. Placé en position de réserve, il y demeure le plus souvent dans une oisiveté équivoque.

La fonction présidentielle a été taillée sur mesure pour George Washington qui, les Américains d'alors le savent, occupera la magistrature suprême. Intronisé le 30 avril 1789, il crée les précédents qui marqueront l'histoire des États-Unis : en 1792, il décide, non sans avoir hésité, de briguer un deuxième mandat, mais ne veut pas, quatre ans plus tard, se présenter une troisième fois ; il renforce le pouvoir fédéral et l'exécutif, tout en respectant les dispositions constitutionnelles.

Ses successeurs apportent leur pierre à la construction de l'édifice. Thomas Jefferson (1801-1809) rappelle avec force que le président parle au nom de tous les Américains et peut recourir à des pouvoirs implicites. Abraham Lincoln (1861-1865) combat, au nom de l'indissolubilité de l'Union, les États du Sud qui ont fait sécession(3).

Woodrow Wilson (1913-1921) fait entrer son pays dans la Grande Guerre (en avril 1917), puis négocie pied à pied le pacte de la Société des nations et le traité de Versailles, avant d'être désavoué par une majorité de ses concitoyens(4).

Avec Franklin Roosevelt (1933-1945) survient une transformation profonde de la vie politique. Plongés depuis 1929 dans une crise économique et sociale sans précédent, les États-Unis attendent du président qu'il les tire d'affaire. De 1933 à 1939, avec le New Deal*, Roosevelt tient le rôle que le peuple lui a confié. Puis éclate la Seconde Guerre mondiale en Europe et en Asie. En décembre 1941, les États-Unis sortent de leur isolationnisme*. Les voici à la tête d'une coalition puissante. Ils participent activement à la création du nouvel ordre mondial qui naîtra du retour de la paix.
« La périodes des canards boiteux »

Lorsqu'il meurt le 12 avril 1945, Roosevelt a inventé la présidence moderne, celle que nous connaissons aujourd'hui et qui tranche sur les projets des conventionnels de Philadelphie. L'exécutif a pris sa revanche. Il n'est plus un appendice, plus ou moins contesté. Il tient la place centrale dans l'organisation des pouvoirs fédéraux.

Le calendrier et les modalités de l'élection présidentielle ont été peu à peu précisés. D'après la loi du 1er mars 1792, les grands électeurs sont élus, tous les quatre ans, le mardi qui suit le premier lundi de novembre. La loi du 5 juin 1934 leur fait obligation de se réunir, pour procéder à l'élection, dans la capitale de leur État le lundi qui suit le deuxième mercredi de décembre. Le président prend ses fonctions le 4 mars, soit quatre mois après son élection ou sa réélection. Long intermède, que les experts ont baptisé « la période des canards boiteux » . Pour le raccourcir, le 20e amendement, adopté en 1933, fixe l'entrée en fonction au 20 janvier.

L'électorat a lui-même beaucoup changé depuis l'époque de la convention de Philadelphie. Les États-Unis comptaient alors près de 4 millions d'habitants, dont environ 750 000 esclaves noirs qui ne participaient nullement à la vie politique. Aujourd'hui, ils forment une nation de 270 millions de citoyens. Des dizaines de millions d'immigrants ont été naturalisés.

Au XIXe siècle, les États ont décidé, les uns après les autres, que les grands électeurs seraient désignés par les électeurs (voters) . Les Noirs ont reçu le droit de vote en 1865, mais ne votent sans aucune restriction que depuis les années 1960. Les femmes vont aux urnes à partir de 1920. En 1971, la majorité électorale est abaissée à dix-huit ans.

Enfin, les règles de succession ont fait l'objet de modifications importantes. Le vice-président demeure « à un battement de coeur » de la présidence. Sa préoccupation majeure, ajoutent les méchantes langues, est la santé du président. Mais la Constitution n'indique pas si, en cas de décès de celui-ci, il assurera l'intérim jusqu'à l'organisation d'élections anticipées ou s'il terminera le mandat du défunt. En 1841, les événements contraignent à choisir : le vieux général William Harrison meurt après avoir exercé la présidence un seul mois. Son vice-président, John Tyler, persuade les uns et les autres qu'il doit assurer la présidence jusqu'en mars 1845. Le précédent vaut loi.

Reste la possibilité d'une révocation par la procédure de l' impeachment . Elle a été appliquée en 1868 à l'encontre du successeur d'Abraham Lincoln. Le président Andrew Johnson (1865-1869) avait suscité une telle hostilité que la Chambre le mit en accusation et que le Sénat se transforma en Haute Cour. Il fallait une majorité des deux tiers pour que sa révocation fût prononcée. Il manqua une voix. Le 9 août 1974, le président Richard Nixon démissionna, avant que la procédure ne soit enclenchée. En 1999, le procès de Bill Clinton devant le Sénat se termina par un acquittement.

La Constitution prévoit aussi pour le président « l'impossibilité d'exercer ses fonctions », entendons la maladie. Qui en jugera, sinon le président lui-même ? Lorsque Wilson est frappé d'hémiplégie, en septembre 1919, il ne renonce pas à gouverner, bien qu'il soit un temps à l'article de la mort et reste ensuite fortement diminué. Quant à Dwight Eisenhower (1953-1961), il a subi trois crises cardiaques, mais si son vice-président, Richard Nixon, a tenu alors les rênes de l'État, ce fut à titre officieux. Le 25e amendement a remis un peu d'ordre là aussi. Le vice-président peut à présent remplacer provisoirement le président. Ce que fit George Bush en 1985, durant huit heures, alors que Ronald Reagan (1981-1989) subissait une opération chirurgicale.

« Nul ne pourra être élu président s'il n'est citoyen de naissance, ou s'il n'est déjà citoyen des États-Unis au moment de l'adoption de la présente Constitution, s'il n'a trente-cinq ans révolus et ne réside sur le territoire des États-Unis depuis quatorze ans. » Le texte de l'article 2 est assez vague pour ouvrir la voie de la candidature à presque tous, encore que, dans une nation d'immigrants, il l'interdise à la première génération. La durée de séjour sur le sol américain, fixée à quatorze ans, aurait pu empêcher Herbert Hoover (1929-1933) qui avait beaucoup séjourné à l'étranger de briguer la présidence, mais rien ne dit que la durée doive être continue.

Toutefois, la Constitution est muette sur le surgissement des candidatures. N'importe qui, s'il remplit les conditions précitées, peut essayer d'accéder à la Maison Blanche*. Reste que, dès la fin du XVIIIe siècle, deux partis naissent et s'affrontent. A l'origine, les républicains-démocrates, autour de Jefferson, défendent les droits des États contre les empiètements du gouvernement fédéral. Les fédéralistes, autour de Hamilton, souhaitent que l'Union soit renforcée, que les règles de la monarchie britannique inspirent le régime politique, que le gouvernement central encourage l'industrialisation. Au milieu du XIXe siècle, le parti démocrate* (les anciens républicains-démocrates prennent ce nom vers 1840) défend, dans les États du Sud, le maintien de l'esclavage. Les républicains*, dont le parti est né en 1854, réclament l'abolition, exaltent l'idée de nation, soutiennent le progrès économique.

Depuis le New Deal de Franklin Roosevelt, les démocrates, inventeurs et soutiens indéfectibles de l'État-Providence, parlent au nom des minorités ethniques et raciales, des villes, des laissés-pour-compte, des Américains qui veulent l'ouverture au monde. Les républicains, eux, défendent avec vigueur ce qu'ils croient être l'intérêt national, le renforcement des barrières douanières, l'individualisme social, mais aussi une certaine idée de l'expansion industrielle et commerciale. De petits partis continuent de jouer un rôle dans la vie politique, surtout dans les campagnes électorales. Mais, tout compte fait, le bipartisme a triomphé.

Reste, au sein de chaque parti, à désigner son candidat pour l'élection présidentielle. Au cours des premières décennies de l'histoire des États-Unis, les caciques du parti se réunissaient en caucus * (un terme emprunté au vocabulaire indien qui désigne une assemblée de chefs) et choisissaient, au terme de tractations avouables ou non, leur porte-drapeau.

A partir de 1831, une nouvelle méthode apparaît. Chaque parti réunit une convention*, peu avant que ne commence la campagne électorale. Y siègent les délégués des États. Dans une atmosphère enfiévrée, mais sans dissimulation, la majorité élit son candidat. Le système traverse le XIXe siècle. Les critiques ne manquent pourtant pas. La convention peut être manipulée. Les caciques peuvent comploter pour imposer leur homme et les procédures de désignation des délégués ne sont pas irréprochables.

Au début du XXe siècle, les progressistes souhaitent des réformes qui imposeraient plus de clarté, plus d'honnêteté, en un mot plus de démocratie. Ils mettent au point le système des primaires*, qui vaut pour toutes les campagnes électorales, et plus particulièrement pour la présidentielle. Les candidats à la candidature feront désormais campagne au sein des partis. Les primaires démocrate et républicaine refléteront le choix des militants et des sympathisants. Suivant les votes que les États auront exprimés, la convention de chaque parti choisira celui qui dispose des soutiens les plus vigoureux. Le Wisconsin expérimente la formule en 1905.
Une campagne qui coûte cher

Aucun État n'est contraint d'appliquer cette procédure, et chacun peut décider, l'année de l'élection, s'il empruntera cette voie ou demeurera fidèle au choix des délégués à la convention suivant les modalités traditionnelles. Chaque candidat, enfin, est libre de se présenter ou non dans les primaires d'un État. Certains États réclament que les électeurs, pour participer aux primaires, choisissent, lors de l'inscription sur les registres électoraux, le parti dans lequel ils voteront. D'autres laissent à chacun la liberté de voter dans le parti qui lui plaît. Et l'on constate qu'en règle générale, environ 10 % des électeurs inscrits seulement prennent la peine de participer aux primaires. Enfin, une dizaine d'États recourent aux caucus, c'est-à-dire à des réunions successives à différents niveaux des membres des partis, pour désigner les délégués à la convention nationale. Complexité et diversité sous-tendent les règles du jeu.

Adapté aux nécessités de la démocratie moderne, le système continue de mettre en avant le même type de candidat : blanc, protestant, d'origine anglo-irlandaise ? les seuls candidats catholiques à ce jour ont été John Kennedy et Al Smith, candidat démocrate malheureux en 1928. Pourtant, on devine que viendra le jour où un Noir (le général Colin Powell aurait pu être ce candidat, s'il n'avait décidé de quitter la course, en 1996), une femme (Geraldine Ferraro a été candidate démocrate à la vice-présidence en 1984), un Hispanique ou un Asiatique pourra rompre les traditions. Le système est assez souple pour susciter des changements.

Il va de soi que cette longue campagne coûte cher. Les messages publicitaires à la télévision et dans la presse écrite, le recours à des techniques de communication qui semblent de plus en plus sophistiquées, l'appel à des experts de touts poils et de tous horizons, les innombrables déplacements, la mise sur pied d'une équipe, voilà qui réclame de l'argent, beaucoup d'argent. En 1860, la campagne présidentielle a coûté 100 000 dollars. Aujourd'hui, le coût total des campagnes avoisine les 2,5 milliards, dont la moitié va à la campagne présidentielle. Certes, il s'agit dans les deux cas de dollars courants, et l'inflation rend la comparaison moins terrifiante. Mais si l'on garde en mémoire que, sur ce total, la moitié va à la campagne présidentielle, on ne peut manquer de conclure que la démocratie vaut son prix, que l'argent pourrait lui porter un coup fatal et que le candidat le plus riche détiendrait des armes d'une efficacité redoutable.

C'est pourquoi les Américains n'ont cessé de réfléchir à ce sujet. La législation, modifiée à la suite de l'affaire du Watergate, repose sur quelques principes sains. Les ressources des candidats doivent être connues, et limitées si elles proviennent d'un financement public. D'autre part, elles ne peuvent provenir d'un seul groupe de donateurs. Pour les élections primaires, le financement fédéral est partiel : aux ressources privées, le candidat ajoute, dollar pour dollar, un financement public. Un candidat peut, toutefois, renoncer à tout contrôle s'il puise dans sa fortune personnelle. Lorsque la convention a désigné le candidat du parti, celui-ci reçoit une somme fixe, qui s'est élevée en 1996 à 61,8 millions de dollars. Il lui appartient de livrer ses comptes de campagne à une commission indépendante, chargée de les vérifier.

Les Américains parlent de leur président avec émerveillement. C'est, disent-ils, l'homme le plus puissant de la planète, le symbole de la plus belle démocratie du monde. Dans le même souffle, ils redoutent ses excès de pouvoir et aspirent à le placer sous surveillance. De fait, la Constitution et la pratique confèrent au président des pouvoirs étendus. Il est le chef de l'Union. En ce sens, il remplit les fonctions qui sont celles d'un chef d'État. Il parle au nom de la nation, commande les forces armées et mobilise, si les circonstances l'exigent, la garde nationale des États. Il dirige la diplomatie et dispose du droit de grâce. Il nomme les fonctionnaires et les juges fédéraux. Il habite la Maison Blanche, en plein coeur de Washington, au 1600 de l'avenue de Pennsylvanie, un palais de 132 pièces que le public a le droit de visiter de dix heures à midi.

Chef du gouvernement, il gouverne. Point de Premier ministre pour faire écran ou servir de fusible. Il nomme, après approbation du Sénat, les membres de son cabinet, qui ne sont responsables que devant lui : au total, 14 secrétaires, avec le représentant des États-Unis auprès de l'Organisation des Nations unies.

Mais le cabinet n'a aucune existence officielle. Le président le réunit s'il le veut et quand il le veut. Il prend ses avis et n'est pas tenu de les suivre. De ce point de vue, Lincoln a laissé un souvenir inoubliable. Lors d'une réunion de son cabinet, Lincoln interroge ses sept secrétaires. Ils expriment à l'unanimité un avis contraire à celui du président. Conclusion de Lincoln : « Sept oui, un non. Le non l'emporte. »

De nombreuses agences, des commissions de toutes sortes sont également placées sous l'autorité du président. Par exemple, la Réserve fédérale qui tient lieu de banque centrale depuis 1913 ; l' Environmental Protection Agency ; l'Agence pour le développement international (AID) ; ou encore la Central Intelligence Agency , la célèbre CIA*, chargée de recueillir des renseignements à l'étranger, qui voit le jour en 1947. Inutile de préciser que George Washington n'aurait pas imaginé que cet organigramme puisse accompagner l'institution qu'il a présidée pendant huit ans. L'évolution a été progressive. Elle s'est accélérée de manière spectaculaire dans les cinquante dernières années.

Chef de l'administration, le président s'appuie sur quelque 3 millions de fonctionnaires fédéraux, dont la plus grande partie sont des soldats et des officiers, deux fois plus qu'en 1941. En ce qui concerne les hauts fonctionnaires, chaque président applique le spoils system , le système des dépouilles. Il nomme environ 5 200 d'entre eux. En principe, chaque administration présidentielle renvoie les hauts fonctionnaires qui ont exercé leurs responsabilités au temps de la présidence précédente, surtout si un changement de majorité est sorti des urnes. C'est une pratique officielle qui comporte l'inconvénient de briser la continuité de l'État et de nier l'impartialité de la fonction publique, mais l'avantage d'annoncer la couleur en toute franchise, en fait de dire haut et fort ce qui ailleurs se fait dans la discrétion ou dans les intrigues.
Freins et contrepoids

Près de 2 000 personnes sont ainsi désignées pour l' Executive Office (l'administration présidentielle), auxquelles il convient d'ajouter les ambassadeurs, les directeurs des grandes agences gouvernementales, les personnels dirigeants des départements, y compris une partie des magistrats relevant du système fédéral.

Cette énumération des pouvoirs du président pourrait bien, malgré tout, induire en erreur. S'il compare sa liberté de manoeuvre avec celle du président de la République française, le président des États-Unis doit envier son collègue. Il est, lui, soumis au principe des freins et des contrepoids. C'est une idée typiquement américaine. A tout pouvoir doit correspondre un contre-pouvoir, au minimum des garde-fous.

Quelques exemples illustrent cette précaution. Le président nomme les secrétaires, les ambassadeurs, les juges à la Cour suprême*, les juges fédéraux, les hauts fonctionnaires. Oui, mais le Sénat approuve ou n'approuve pas, et sans son approbation, la nomination ne peut pas intervenir. Il est arrivé plus d'une fois, en particulier pour les nominations à la Cour suprême, que le président soit contraint de reculer et d'adresser aux sénateurs des propositions qui leur conviennent.

Le président négocie et signe les traités internationaux. Oui, mais le Sénat est tenu de donner son accord à la majorité des deux tiers. Du coup, les présidents du XXe siècle recourent à la procédure de l' executive agreement (un accord exécutif) qui évite de solliciter l'approbation du Sénat et comporte, malgré tout, une force contraignante. Le Congrès déclare la guerre ; le président la fait. Il lui arrive de faire intervenir les soldats de l'Union sans accord préalable du Congrès, s'il peut faire prévaloir un argument solide. Ce fut le cas de Harry Truman (1945-1953) en juin 1950, lorsque éclata la guerre de Corée. Ce fut aussi le cas de John Kennedy (1961-1963) et de Lyndon Johnson (1963-1969) pour le Vietnam. Depuis 1973 (le War Powers Act ), il peut dépêcher des troupes sur un théâtre d'opérations à l'étranger, à condition qu'après soixante jours il vienne demander l'approbation du législatif.

Les relations avec les autres branches du pouvoir fédéral font, elles aussi, l'objet de strictes dispositions. Le président n'est pas autorisé à déposer un projet de loi. Il présente à la nation et aux législateurs son programme d'action, mais l'initiative des lois revient au seul Congrès, et pour les lois financières à la seule Chambre des représentants. Il est tenu de signer toute loi adoptée, terme pour terme, par la Chambre et le Sénat. A moins qu'il n'appose son veto : en ce cas, le Congrès peut briser le veto à la majorité des deux tiers et contraindre le président à appliquer le texte. Si la loi est votée dans les dix derniers jours de la session parlementaire et que le président s'appuie sur les contraintes du calendrier pour ne pas la signer, le « veto de poche » lui permet d'enterrer le texte, sauf au Congrès à le ressusciter au cours de la session suivante.

Vis-à-vis de la Cour suprême, le président n'a pas non plus les mains libres. Les juges qui siègent dans cette instance sont nommés à vie. Certains présidents ont la possibilité, par le hasard des décès, voire des démissions, de nommer 1, 2, 4, ou 5 des 9 juges. D'autres présidents n'en nommeront aucun. Une fois désignés, les juges échappent à l'influence de la Maison Blanche.

Enfin, dans un État fédéral comme les États-Unis, Washington doit compter avec les cinquante États, avec les villes qui sont elles-mêmes des collectivités autonomes, avec les comtés et les districts qui tiennent à faire respecter leurs prérogatives. Tout ce qui touche au droit de la famille, par exemple, entre dans les compétences des États. Il en va de même pour le droit pénal, si du moins le délit ou le crime ne relève pas d'un tribunal fédéral. Le contrôle des armes, des jeux, des drogues appartient pour l'essentiel aux États. Les élections sont organisées par les États. Le maintien de l'ordre relève de leur autorité.
La puissance du Congrès

Bref, il y a longtemps que les États de l'Union font respecter le principe de la subsidiarité selon lequel les problèmes doivent être traités au niveau d'autorité adéquat et que les Européens ont découvert lors de l'adoption du traité de Maastricht. Reste que le Congrès dispose d'une possibilité d'intervention, lorsqu'il fait jouer son droit à réglementer le commerce entre les États ou bien son pouvoir dans le domaine des affaires internationales.

Somme toute, le président n'oublie jamais qu'il n'évitera pas de négocier, sur bien des dossiers, avec les gouverneurs, les maires, les assemblées territoriales. S'il éprouve la tentation de dépasser les limites que la Constitution et les précédents lui imposent, la réalité se rappellera à son bon souvenir.

Limitée à deux mandats depuis le 22e amendement (1951), étendue à de nouveaux domaines depuis un bon demi-siècle, surveillée et sujette à la suspicion, la fonction présidentielle souligne les contradictions inhérentes à toute démocratie. Il faut confier le gouvernement à un élu, et éviter que celui-ci ne devienne un monarque autoritaire. Sans doute est-ce l'application du principe suivant lequel le pouvoir corrompt et le pouvoir absolu corrompt absolument.

Mais on ne peut manquer de conclure qu'en 1787 les Américains ont inventé un système original qui continue d'influencer l'histoire de leur pays et celle de quelques autres nations. >>

Par André Kaspi, paru dans L'Histoire, n°7 - 02/2001

Notes :

1. En 1787, l'Union compte treize États.

2. L'aide de la France joue un rôle décisif dans la guerre d'Indépendance (1775-1783). En juin 1778, elle entre en guerre contre l'Angleterre. En 1779, elle envoie en Amérique un corps expéditionnaire de 6 000 hommes et soutient financièrement les insurgents .

3. La guerre de Sécession (1861-1865) oppose le Nord, protectionniste et antiesclavagiste, au Sud des États-Unis esclavagiste et favorable au libre-échange. Le Nord sortit victorieux du conflit.

4. Le pacte de la Société des nations (SDN) fut inclus dans le traité de Versailles du 28 juin 1919. La SDN devait permettre d'assurer la paix sur des bases durables. Mais le traité, rejeté par le Sénat américain, ne fut pas ratifié par les États-Unis.

jeudi, 11 septembre 2008

L'économie est au coeur de l'élection américaine

<< CELA fait cinq ans que le taux de chômage aux Etats-Unis n'avait pas atteint les 6,1 %. Le prix élevé de l'essence, la chute du marché immobilier et la précarité de l'emploi inquiètent de nombreux Américains. Un sondage récent souligne que l'économie sera un thème déterminant lors de l'élection présidentielle du 4 novembre, plus que la sécurité nationale.

D'ici là, les chiffres de l'emploi tomberont le 3 octobre mais, d'ores et déjà, il est difficile de croire à des lendemains qui chantent. Les suivants paraîtront le 7 novembre alors que le monde entier sera en train de commenter les résultats de l'élection.

Quant à l'inflation, l'indice des prix à la consommation pour le mois d'août sera publié le 16 septembre. En juillet il s'élevait à 5,6 %. L'assagissement du prix de l'essence et des matières premières peut contribuer à réduire la pression, mais pas tant que cela.

L'indice de pauvreté - la somme des taux de chômage et d'inflation - se situait à 11,3 en juillet. Alors que le taux de chômage a augmenté de 0,4 point en août, une baisse de l'inflation pourrait porter cet indice à son plus haut niveau depuis dix-huit ans.

La publication des chiffres de l'immobilier d'ici jusqu'au 4 novembre montrera à l'évidence le ralentissement de la chute des prix mais la tendance générale restera morose. Entre-temps, la Réserve fédérale va fixer ses taux d'intérêt le 16 septembre et le 29 octobre ; peu d'experts s'attendent à un changement par rapport au taux actuel de 2 %. La banque centrale américaine ne veut prendre aucun risque. Tout geste serait interprété politiquement.

MALAISE DES MÉNAGES

Enfin, il reste l'économie au sens large. Le surprenant rebond de 3,3 % de la croissance en rythme annuel au second trimestre sera confirmé ou infirmé par la publication des chiffres définitifs le 26 septembre.

Plus important encore, les chiffres provisoires de la croissance au troisième trimestre, dont beaucoup attendent qu'ils reflètent le malaise des ménages et peut-être même les premiers signes d'une récession, sont attendus le 30 octobre. Ce sera la dernière publication avant l'élection présidentielle. Elle pourrait rappeler avec pertinence le célèbre slogan de campagne de Bill Clinton en 1992 : " It's the economy, stupid ! " >>

Richard Beales, Le Figaro, 10-IX-2008

dimanche, 07 septembre 2008

« An Englishman in Washington » : la couverture par la presse britannique de la primaire républicaine de 1964.

Je publie cet article aujourd'hui car je reste persuadé que la couverture de la presse n'est toujours pas bonne. Les primaires démocrates prouvent que c'est encore d'actualité.

Romain Masson-Mureau.

 

« An Englishman in Washington » : la couverture par la presse britannique de la primaire républicaine de 1964.

 

The glamour that surrounds our Presidents too often distract us from the reality of their operational weakness. This distortion begins with our almost unending preoccupation with election campaign, as distinct from all our spectator sports. Even among those who have chosen to play a role in government, it is very often a part in this process that seems most interesting. [The great journalist] Theodore White gives us a brilliant account of this contest every four years, and there is no one who does a remotely comparable job on the still more important battle to make the Presidency work 1.”

 

Vu de l’étranger, le système politique américain paraît complexe. C’est surtout l’élection présidentielle, ses étapes successives, qui retient l’attention. Les primaires y occupent une bonne place. Bien que cette manière de désigner les candidats soient à présent largement enviée, on la connaît peu ou mal. Récemment, Patrick Jarreau publiait dans Le Monde une analyse sur les réflexions des responsables des partis français 2. L’éditorialiste revient sur le débat suscité par la première primaire organisée dans l’histoire italienne 3. Le Parti communiste, les Verts ainsi que le Parti socialiste sont tentés de soutenir des candidats en commun pour l’élection présidentielle et les législatives. A cet égard, le choix de la primaire semble une solution qui fait son chemin 4.

Aux Etats-Unis, le processus constitué par les élections primaires et par la campagne présidentielle se déroule tous les quatre ans. Chez les républicains, comme chez les démocrates, le choix du candidat dépend localement d’élections organisées sous l’autorité des Etats et auxquelles participent tous les électeurs déclarant leur appartenance à l’un ou l’autre des partis (ou, plus rarement, tous les électeurs qui le souhaitent). A l’issue des primaires qui se tiennent dans les trois quarts des Etats, la convention nationale de chaque parti ratifie le choix du candidat qui s’y est imposé 5. Sur ce plan-là, les primaires présidentielles républicaines de 1964 ne constituent pas une exception.

La désignation d’un candidat, Barry Goldwater, qui revendique fièrement son conservatisme est assurément plus atypique 6. Etudier le mouvement conservateur, c’est aller à la rencontre d’un ensemble de valeurs, d’attitudes et de visions du monde que l’on a peu coutume d’appréhender. Pour un Européen, la pensée politique d’un conservateur paraît totalement étrange. L’Amérique, on se la représente ouverte, tournée vers l’avenir, libérale en un mot. Pendant longtemps, on a cru que les Etats-Unis étaient le pays du conservatisme impossible : le Nouveau Monde n’avait pas de tradition ; il ne pouvait donc pas voir se développer sur son sol de réflexion qui regrette le passé et qui tire ses origines d’une histoire multiséculaire 7.

Jusqu’au milieu des années 60, démocrates et républicains souffrent de divisions régionales et idéologiques à l’intérieur de leur parti. Les démocrates libéraux se trouvent sur les côtes Est et Ouest, principalement en Nouvelle-Angleterre. Les plus conservateurs d’entre eux sont les sudistes. Là, dans les anciens Etats esclavagistes, le parti de l’âne est au pouvoir depuis la Reconstruction 8. Chez leurs adversaires, on retrouve le même clivage. C’est lors des primaires de 1964 que le sort des républicains est jeté. Barry Goldwater, sénateur de l’Arizona, est opposé à Nelson Rockefeller, représentant des modérés du Nord-Est. La défaite du gouverneur du New York sonne le glas de la domination des républicains libéraux (country club Republicans). Dès lors, les désignés à la candidature présidentielle seront des conservateurs 9.

Comment l’appareil républicain est-il passé aux mains des conservateurs ? Pourquoi ont-ils choisi de se défaire du libéralisme ? Comment le discours des conservateurs est-il véhiculé ? Comment se présentent-ils ? Quels moyens mettent-ils en œuvre pour parvenir à leurs fins ? Bref, c’est l’histoire de leur passage de l’ombre à la lumière qui est à considérer. A cette aune, on se propose de retracer le déroulement des primaires de 1964 du point de vue des républicains.

Les sources journalistiques sont à considérer avec précaution : leur nature et leur utilisation sont complexes. L’historien peut s’en enrichir, mais il n’oubliera pas que le travail du journaliste ne recoupe que partiellement le sien. La couverture de la campagne de 1964 n’est pas exempte de reproches : parfois, le correspondant du Times à Washington a entretenu des images toutes construites qui expliqueraient assez largement la montée en puissance de Barry Goldwater. Des analyses judicieuses ont cependant été développées. Le phénomène conservateur incarné par le sénateur de l’Arizona a retenu l’attention du journaliste. Il a livré les raisons de sa désignation. D’autres sont à envisager également.

 

 

L’historien qui s’intéresse à des écrits journalistiques doit scrupuleusement faire la part entre deux logiques : celle qui est propre au journaliste et celle qui relève du travail historique. C’est à cette condition qu’il pourra pleinement utiliser ce type de source.

 

Notre corpus de recherche est constitué d’une trentaine d’articles du Times, parus entre juillet 1963 et août 1964. Ils sont disponibles en accès payant sur le site du quotidien londonien 10. Le Times a été fondé en 1785. Dès le début du XIXe siècle, il acquiert la première place dans la presse écrite britannique 11. Refusant, par souci d’indépendance et d’objectivité, d’utiliser les nouvelles de politique étrangère fournies par le gouvernement, le Times organise très tôt son propre système d’information 12. Il jouit ainsi d’une autorité internationale. Pendant longtemps, il est resté fidèle à sa présentation traditionnelle, consacrant sa première page uniquement à des annonces classées 13. Ce n’est qu’en 1965 que le Times a adopté la même disposition que les autres journaux, mais avec très peu de photographies. Un supplément hebdomadaire, le Sunday Times, auxquels s’ajoutent d’autres feuillets, est distribué depuis 1877. De tendance conservatrice, il est un quotidien qui a su rester critique à l’égard du pouvoir 14.

Les journalistes n’ont pas bonne presse en histoire politique. Histoire et journalisme ont deux optiques différentes. La logique de restitution des faits diffère grandement selon que l’on est chercheur ou publiciste. Celui-ci portera son attention sur l’exclusivité, le « scoop ». Celui-là, parce qu’il ne part de la même base, ne cherchera pas l’unique, mais se consacrera à la collecte de faits avérés par plusieurs documents. Les sources journalistiques et les sources historiques ne sont pas les mêmes, leur traitement non plus. Théodore White, une plume de renom aux Etats-Unis, le résume bien :

I had reported (…) campaigns for a quarter of a century and had seen what was, in restrospect, one of the great periods of change in American history. Historians are scholars who tell us later what it all means, after time has burned off passing detail, and left the ridges of change bare; their job is to make us aware of man in his time and place, by dividing the past into periods, or epochs, or eras. We reporters are the servants of history, offering up our daily or passing tales for them to sort out. I could not present myself as a historian 15.”

 

Depuis de longues années, on accuse le « quatrième pouvoir » de ne pas informer convenablement et de jouer un rôle pernicieux dans la vie politique. Il y a souvent distorsion plus ou moins intentionnelle de l’actualité par compte-rendu incomplet, choix de vocabulaire, mise en page ou commentaires partiaux 16. Les explications sont structurelles. Le journaliste se concentre sur le factuel et la citation directe. Les faits sont presque toujours séparés des commentaires. Le style parfois aride n’aide pas. Néanmoins, chaque journaliste occupe une position privilégiée de témoin. Son réseau, ses relations, les informations auxquelles il a accès sont autant d’éléments qui serviront à l’analyse historique. Comme l’historien, le journaliste est un enquêteur qui produit des récits, des reconstitutions basés sur des événements. « Les enquêtes doivent pouvoir éclairer (…) les courbes temporelles de l’influence », rappelait il y a peu Jean-Noël Jeanneney 17, nous invitant ainsi à aller au-delà des préjugés concernant la presse et à prendre en considération, par une critique serrée, le statut du journaliste. Il convient d’établir un classement des niveaux d’information : traiter de l’anecdote, certes, mais dans un cycle moyen ou long, rassembler les événements complexes en une explication, un modèle, peut-être. Il faut surtout dérouler toutes les conséquences de la position du journaliste. En effet, les détournements des messages, les erreurs dans leur interprétation sont possibles. L’historien dont les sources sont journalistiques devra donc faire preuve d’un grand discernement en utilisant les données qu’il trouve dans la presse.

 

La personnalité du correspondant d’un quotidien à l’étranger compte dans sa couverture de l’actualité. Son nom n’apparaît pourtant pas dans les colonnes du Times. Le parti pris est celui de la discrétion. Les trentes articles du corpus ne mentionne pas l’identité du journaliste. La formule « From Our Own Correspondent » suivie de la ville qui lui sert de base (Washington) est préférée à la signature courante : le nom et le prénom du publiciste. Cet usage renforce l’indépendance du journal. C’est l’ensemble de la rédaction qui est responsable de la publication. L’individualisation de la signature est un signe de personnalisation. Est-ce à dire que les grands journalistes ne sont pas mis en avant au Times ? On ne peut le penser car la partie « Opinion » est assez développée dans le quotidien. La séparation de l’information et de l’éditorial est révélatrice de la manière dont on parle de ses journalistes au Times. Ils ont, jusqu’aux années 70, gardé l’anonymat pour rester politiquement objectif 18.

L’auteur des articles sur la campagne des primaires républicaines de 1964 est Louis (Philip) Heren. Au moment où il rédige les articles sur Barry Goldwater, il a une cinquantaine d’années et jouit d’une expérience dans le monde du journalisme. Il est le fils d’un imprimeur du Times. Louis Heren a gravi tous les échelons du quotidien, de vendeur à la criée au poste d’éditeur. Avant de prendre la direction du bureau de Washington, il a, pendant vingt ans, été correspondant à Singapour, en Inde, puis en Allemagne de l’Est. Il couvre l’actualité américaine depuis l’entrée en fonction du président Kennedy, en janvier 1961 19. Louis Heren a reçu des récompenses pour son travail : en 1967, il se voit décerner le Hannen Swaffer Award for International Reporting ; en 1968, il obtient le premier des John F. Kennedy Memorial Awards. Ses analyses sur le métier de journaliste sont remarquées. En 1992, dans The Encyclopedia of the British Press, il écrivait :

The newspaper industry is like no other. Automobile companies are larger and more complex organisations, but their only function is to stamp out identical cars month after month until a new model is designed and introduced. Newspaper companies produce a new model every night, and make frequent changes on the run. Decisions are made at speeds which would horrify makers of other products. This is common in most parts of the world, but the pace is more intense in Britain because of the competition between the many titles 20.”

 

Le correspondant du Times à Washington porte une réflexion sans complaisance sur le monde du journalisme. La difficulté de donner la vision la plus juste et la plus claire est mise en lumière. Cela passe par une hiérarchisation de l’information. Le journaliste se doit de donner les clés nécessaires à une meilleure compréhension des temps présents. Pour Louis Heren, l’instauration d’un lien de proximité entre les lectrices et les lecteurs d’un journal est une tâche capitale.

 

 

La couverture du correspondant oscille entre stéréotype et analyse sérieuse du contexte politique des années 1963-1964. Elle permet néanmoins de comprendre mieux l’émergence d’une personnalité : Barry Goldwater.

 

Une primaire aux Etats-Unis n'est pas un simple « premier tour » à la française. Il s'agit avant tout d'une procédure interne, assez complexe, destinée à sélectionner les candidats des partis, au moyen de la désignation de délégués. Pour les primaires proprement dites, on fait appel aux électeurs du parti ; mais lors des « caucus », petites assemblées à huis clos, ce sont les militants qui se rassemblent pour choisir eux-mêmes les délégués qui représenteront leur Etat à la convention nationale du parti concerné. Au fil des élections, les primaires sont devenues plus nombreuses que les « caucus ». Leur nombre n'est pas fixé, ce qui a permis notamment au parti démocrate de les multiplier pour démocratiser le processus 21. Les règles qui les régissent varient pour ainsi dire d'Etat à Etat : en général les primaires sont « fermées » et réservées à ceux qui se sont inscrits sur les listes en se réclamant du parti concerné. On trouve aussi des primaires « ouvertes » où tous les électeurs sans distinction d'étiquette peuvent participer, brouillant d'autant le jeu politique. Enfin, certaines primaires n'ont qu'une valeur symbolique de sondage et ne donnent lieu à aucune attribution de délégués 22. Le principe en tout cas reste le même : les candidats se voient attribuer, proportionnellement à leurs résultats, un certain nombre de délégués. Ce sont ces délégués qui se réunissent ensuite lors des conventions nationales, où sont également élaborées les plates-formes des partis. Normalement, le candidat qui a recueilli le plus grand nombre de mandats de délégués décroche l'investiture et présente un colistier, pour former le ticket qui portera les couleurs du parti lors de la phase finale de l'élection, de septembre à novembre. Cette fastidieuse course d'obstacles, influencée, bien souvent, par la couverture omniprésente des médias, favorise trop souvent les candidats les plus connus et surtout les plus aisés 23.

La chronologie retenue par Louis Heren est pleine de sens. Le premier article qu’il consacre à Barry Goldwater traite du « National Draft Goldwater Rally » qui s’est tenu à Washington, au début du mois de juillet 1963 24. Il revient largement sur la campagne de prospection lancée par les républicains conservateurs pour influer sur les électeurs de leur parti. On attendra le 10 janvier 1964 pour trouver un autre article sur le sénateur de l’Arizona : à cette date, Barry Goldwater est candidat à la candidature présidentielle lors de la primaire du New Hampshire, l’élection qui ouvre la série 25. Lors des grands rendez-vous, la primaire de l’Illinois 26, celle du Texas 27, et, enfin, celle de Californie 28, des reportages sont publiés dans le Times. Après cette dernière étape, on sait que le parlementaire à un nombre de délégués suffisants pour la désignation. Pourtant, Louis Heren préfère se concentrer sur les tentatives de déstabilisation du candidat conservateur. Cinq articles sont publiés à ce sujet 29. Le parti pris est manifeste. Les sous-titres des articles ne sont pas équivoques : « Lack of Lead From Gen. Eisenhower Delays Republican Revival 30», « Mr. Scranton’s Only Chance Against Goldwater Forces 31». Le journaliste se focalise en effet sur une solution qui n’est pas viable. Quelques gouverneurs et membres éminents de la direction du Parti républicain ne pourront pas arrêter le processus démocratique des primaires et tenter ainsi de conserver, en bafouant le vote de leurs militants, le contrôle de l’organisation. Louis Heren est, comme la plupart des journalistes de la côte Est 32, désemparé devant l’émergence de Barry Goldwater. Il n’a pas le recul nécessaire pour appréhender l’arrivée tonitruante du sénateur sur la scène politique nationale.

 

Devant un phénomène nouveau, une personnalité particulière, le journaliste s’en tient à ce qu’il connaît, aux schémas dominants, aux stéréotypes. Les images que la campagne renvoie ne sont pas neutres. Les premiers articles révèlent un enchevêtrement de références. Le président Kennedy est une ombre portée sur l’activité politique de Barry Goldwater. Décrivant l’atmosphère qui règne lors des rassemblements des conservateurs, Louis Heren note :

The Independence Day holiday has been a good one for Senator Barry Goldwater, whose right-wing Republican supporters are making great efforts to drum up on his behalf the sort of youthful enthusiasm which carried Mr. Kennedy into the White House three years ago 33.”

 

L’allusion est claire, mais le journaliste va plus loin encore par la suite :

Mr. Kennedy’s popularity has evidently been damaged by the racial issue. Liberals felt that he acted too slowly, conservatives were appalled by the sweeping nature of the legislation he offered. Nevertheless, scarcely even the most enthusiastic Republican would deny now that Mr. Kennedy will be the favourite in next year’s election, but it may turn out to be a much more interesting event than seemed likely after the Cuban crisis last autum 34.”

 

L’émergence d’un candidat républicain qui n’est pas du sérail ne laisse pas de surprendre le monde de la presse. Sa personnalité exceptionnelle est attachante. Faire le lien avec l’hôte de la Maison Blanche renforce son caractère déterminé. Une conception volontariste de l’action publique rassemble John F. Kennedy et Barry Goldwater. C’est le détenteur de la charge qui est le maître d’œuvre de la politique de la nation. La présidence ne fait pas l’homme ; c’est l’homme, au contraire, qui fait la présidence 35. La stratégie du sénateur de l’Arizona rentre elle aussi dans la comparaison filée avec le démocrate. La grande question est alors de savoir s’il n’est pas parti trop tôt en campagne. Là encore, la précocité n’est pas un désavantage :

[Some observers] remember that the Kennedy family were hard at work before 1960 and point to evidence that the eastern wing of Senator Goldwater’s own party appears to be seriously worried by his success 36.”

 

Toutefois, les réseaux de Barry Goldwater ne sont pas ceux du président Kennedy. Après l’assassinat de ce dernier, la stature du candidat républicain est sérieusement remise en cause 37. Le correspondant du Times dresse un portrait sans complaisance des partisans de Barry Goldwater. La primaire du Texas, là même où le président Kennedy a tragiquement péri, est l’occasion de s’intéresser particulièrement à ses soutiens. Si le sénateur de l’Arizona est prudent et ne reconnaît pas sa nomination comme inéluctable, il n’en est pas ainsi pour les militants qui croient en lui. Le sous-titre de l’article, « Boisterous Welcome in Extremist Dallas », est significatif. Le compte-rendu de Louis Heren trahit ses craintes au sujet des républicains les plus radicaux :

According to one account 2,300 boisterous participants turned the state convention into a Goldwater rodeo. The outlook for his opponent, Mr. Scranton, was so black that not even the prettiest of girls give away his campaign pamphlets 38.”

 

La fabrique de l’information met en évidence le biais (bias), i.e. le parti pris du journaliste. Il ne s’est pas déplacé à Dallas. Resté dans la capitale fédérale, sa source est le Washington Post. Le quotidien a, en effet, fourni le premier cette information. Louis Heren a donc choisi de reprendre les éléments d’un article écrit par Laurence Stern 39. L’envoyé spécial du Post met d’ailleurs en exergue une déclaration de Barry Goldwater : “They are afraid they’re going to have a candidate they cannot control”. La couverture partisane de la campagne est une illustration de ce que nombre d’observateurs de la vie politique américaine s’accordent à dénoncer : l’ « axe New York-Washington 40». Les journalistes des principales publications sont une minorité intellectuelle qui exerce un contrôle et sélectionne les informations de manière partiale. La mise en abîme de l’actualité et sa distorsion causée par des préjugés progressistes 41 constituent le cœur des critiques formulées contre la presse écrite américaine. Dans ce cas, traiter la campagne comme un spectacle dessert le débat démocratique. Les thèmes politiques centraux ne seront évoqués que sous l’angle d’images déformées, de clichés, de stéréotypes 42. L’attention du citoyen risque d’être captée sur des objectifs périphériques qui l’éloignent des enjeux majeurs.

 

 

Le phénomène Goldwater est digne d’attention. Le correspondant du Times livre une analyse qui lui est personnelle. Il privilégie des pistes d’explication qu’il convient à présent d’étudier. Les propositions de politique étrangère du sénateur Goldwater rompent avec les habitudes américaines depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Dans les années 50 et 60, les conservateurs qui se sont déclarés, grâce à l’œuvre de R. Kirk, aux travaux et aux cercles à sa suite, se démarquent du consensus national. A l’époque, les deux partis au pouvoir ont les mêmes buts politiques (démocratie pour tous, économie libérale, présence militaire à l’étranger) 43. Pour rejeter l’accord national, les conservateurs emploient une rhétorique vigoureuse. C’est là une des caractéristiques du mouvement : les mots sont des armes et les idées passent par un vocabulaire et une littérature de combat. Avant qu’ils ne deviennent majoritaires sur l’échiquier politique, les conservateurs ont dû se battre et trouver des moyens pour véhiculer leur message. Les premiers conservateurs sont ceux que l’on appellera plus tard les « paléoconservateurs ». Il s’agit de lettrés qui ont assez souvent suivi des études humanistes. Ils créent des revues et participent à des débats avec des élus. L’américain moyen, quant à lui, ne s’embarrasse pas d’idéologie. « Citizens had inconsistent views when one looked across a range of issues 44», relèvent les auteurs d’une étude sur l’évolution des comportements électoraux. Nul doute que celui qui ose briser le consensus aura une image dépréciée et rencontrera des résistances diverses et variées.

Dès la primaire du New Hampshire, les propositions de Barry Goldwater en politique étrangère détonnent. « I wish the Defence [sic] Department would tell the people how undependable the long-range missiles are. They are not dependable – the I.C.B.M.’s – and I’ll probably catch hell for saying this 45», déclare-t-il. La sécurité du pays est un enjeu. Ses remarques sont réitérées au cours des jours qui suivent 46. Un autre commentaire du sénateur retient l’attention : il souhaite utiliser la bombe atomique pour détruire des cibles communistes au sud-Vietnam 47. La réponse de l’ancien président Einsenhower ne se fait pas attendre : « In today’s nuclear diplomacy there is no time for indecision; neither is there room for impulsiveness 48». Elle sonne comme une réprobation, une condamnation morale et discrédite durablement le candidat conservateur. Peu à peu, tous les éléments sont en place pour que la légende noire du « Général Boum Boum » vienne à maturation. Barry Goldwater apparaît bien alors comme un va-t-en-guerre dangereusement irresponsable. Ses intentions ne rencontrent pas d’écho favorable auprès du correspondant du Times. Elles rappellent par trop d’aspects les derniers moments, douloureux, de la politique anglo-américaine de securité. Les accords de Nassau font dépendre la force de frappe anglaise de l’assistance technique américaine 49. Le 21 décembre 1962, en effet, les Etats-Unis s’engagent à fournir des fusées Polaris au Royaume-Uni. La production de missiles Skybolt, d’invention britannique, est annulée par les Américains. Le discours du secrétaire d’Etat, Dean Acheson, signe la perte d’influence du Royaume-Uni : « Britain has lost an Empire but not yet found a role ». L’éditorial du Times dont l’auteur est Louis Heren traduit cet état d’esprit :

The difficulty at Nassau has been to separate essentials from inessentials. If the Conservative party had not been in such a deep water at home, if an isolated extract from a speech by Mr. Dean Acheson has not raised so many hackles, if the Skybolt decision has been delayed – then it might have been possible to present the meeting as just another of a routine series in which the two men get together to find out what is in each other’s mind and to plan the next stage ahead 50.”

 

Il en va ici de la relation spéciale entre les Etats-Unis et la Grande-Bretagne. Pierre angulaire de la vision stratégique des gouvernements britanniques après la fin de la Seconde Guerre mondiale, elle n’a cessé de faire débat. La crise de décembre 1962 est ressentie comme une manifestation de l’unilatéralisme américain par la presse outre-atlantique 51. Même si le Premier ministre Macmillan estime avoir sauvé l’indépendance de son pays, le sentiment qui prévaut n’est pas celui-là. Le journaliste en a encore un souvenir très vif.

 

La réflexion politique du journaliste est tardive. Au moment où la désignation de Barry Goldwater est assurée, Louis Heren se décide à chercher les raisons du succès du candidat conservateur. Pendant toute la campagne, il a laissé une large place aux opposants du sénateur de l’Arizona. D’abord, il a minoré sa victoire dans la primaire de l’Illinois 52. Le correspondant préfère se concentrer sur le score de Margaret Chase Smith, première femme à concourir dans l’histoire des partis américains. Si ses 25 % sont remarquables, ils s’expliquent en grande partie par les liens très forts de la sénatrice du Maine dans l’Etat des Grands Lacs. Le score de 65 % des suffrages de Barry Goldwater est cependant sans appel. Une place importante est également consacrée à Henry Cabot Lodge Jr. Descendant d’une grande famille politique 53, l’ambassadeur des Etats-Unis auprès de la République du Vietnam est un rival prestigieux, mais peu talentueux. Dans toutes les primaires où il est en lice, il ne reçoit jamais au-dessus de 10 % des votes. De plus, il ne se présente jamais directement devant les électeurs : il profite des primaires ouvertes où l’on peut rajouter des noms sur les bulletins (write-ins) 54. Le troisième candidat qui retient l’attention de Louis Heren est le gouverneur du New York, Nelson Rockefeller Jr. Arrière petit-fils du self made man et magnat du pétrole, il a une réputation de républicain modéré. L’establishment médiatique lui est favorable parce qu’il présente un programme qui rassure, dans le prolongement de l’action de Dwight D. Eisenhower. A mots à peines couverts, l’ancien président lui vient en aide 55. La défaite du gouverneur lors de la primaire de Californie, contre toute attente, l’oblige à se retirer de la course à la désignation : son départ est une surprise pour tous les journalistes avertis 56.

L’analyse politique du journaliste mérite que l’on s’y attarde. Dans son article du 11 juillet 1964, Louis Heren tente de montrer comment Barry Goldwater est parvenu à rassembler le plus grand nombre de délégués. Pour lui, le Parti républicain est divisé en deux ailes : « a congressional wings, concerned with congressional and states elections, run by professionals, controlled by big machines, which have much to say in the selection of the convention delegates ; and, a presidential wings, led by men concerned with national and international issues 57 ». Généralement, ce sont les hommes et les femmes de la deuxième aile qui sont promus lors des élections présidentielles. En 1964, ce n’est pas le cas : les sections régionales ont joué un rôle de premier plan dans la nomination du sénateur Goldwater. Sur le plan de l’organisation, l’analyse est probante. Concernant l’idéologie, il en va tout autrement. « Goldwater’s supporters are committing political suicide 58 », commente le correspondant. Il n’a pas compris que les militants républicains aspiraient à un conservatisme plus profond. Le vieux fond isolationniste, américaniste et puritain revient en force. S’il écrit, « it would seem that congressional Republicans are so many Bourbons, their passionnate belief in party principles has been a constant factor in American politics », la référence ne permet pas de comprendre pleinement la désignation de Barry Goldwater. L’effort de mobilisation de la base n’est pas évoqué. C’est bien la grassroot campaign et le tissage d’un réseau de militants dévoués qui a été à l’origine du changement au Parti républicain. Les raisons profondes ne sont pas abordées par le journaliste. Il ne sait pas encore si ce renversement sera durable ou pas…

 

 

En 1964, le processus électoral américain a permis l’apparition d’un candidat républicain qu’aucun des observateurs de la scène politique n’attendait. A son sujet, on ne peut pas encore aborder les rivages de ce que constituerait la pure méthode historique, avec sa nécessaire froideur anecdotique et imagière. L’historien se doit de tisser un récit intelligent et documenté, où l’antipathie générale (profonde parce qu’ancrée dans les esprits et les habitudes) ne prend jamais le pas sur l’analyse. Tous ces fils, il les tient fermement. L’émotion, on l’a confie seule aux images.

Les sources journalistiques sont difficiles à dépouiller. Pourtant, si le publiciste s’accroche aux seuls faits qui lui sont compréhensibles, répétés sans cesse, au risque de masquer la réalité, c’est parce que, fondamentalement, ils véhiculent quelque chose de vrai dans les imaginaires nationaux. Le mot de la fin reviendra à notre grand témoin, Louis Heren : « The American Presidency is a latter-day version of the British medieval monarchy. Politics in the United States is completely dominated by a King-President 59. »

1 McGeorge Bundy, The Strength of Government. Cambrigde (Massachusetts), Harvard University Press, 1998, p. 70.

2 Patrick Jarreau, « Les électeurs français et les primaires », Le Monde, 24 décembre 2005, p.2.

3 Alain Frachon, « Vers la primaire idéale », Le Monde, 14 décembre 2005, p. 2.

4 « Les primaires font toujours rêver. Quoi de plus simple et de plus démocratique que d’inviter les électeurs d’un parti à choisir le candidat que ce parti proposera à l’ensemble des citoyens lors d’une élection présidentielle ? Depuis la première tentative d’acclimatation de cette pratique politique américaine en Europe, avec la désignation de Romano Prodi comme candidat de la gauche au poste de président du Conseil pour les élections de mai 2006 en Italie, les primaires sont redevenues à la mode. Pourquoi ne pas les adopter, en France, pour choisir les candidats à la présidentielle de 2007 ? » (Patrick Jarreau, op. cit.)

5 Depuis 1948, sauf une fois (au Parti démocrate, en 1952), il n’y a jamais eu plus d’un tour de scrutin.

6 « Dès 1960, [Barry Goldwater] n’a pas craint de placer son combat sur le terrain des traditionalistes. « Les principes qui constituent le fondement du conservatisme, s’est-il exclamé dans The Conscience of a Conservative, son livre-programme (…), sont déduits de la nature humaine et de la vérité de la Révélation. Les circonstances changent ainsi que les problèmes qui leur sont liés. Mais les principes qui régissent les solutions de ces problèmes ne changent pas’’. » (Nicolas Kessler, Le conservatisme américain. Paris, PUF, « Que sais-je ? », 1998, p. 52.

7 Nicolas Kessler, ibid., pp. 5-28.

8 Romain Masson, Newt Gingrich : un itinéraire politique (1943-2003). Mémoire de maîtrise, Université Paris-1 Panthéon-Sorbonne, session de septembre 2004, pp. 30-32.

9 Théodore Lowi, « Avant le conservatisme et au-delà », Revue française de science politique, vol. 40, n°5, octobre 1990, pp. 669-697.

10 http://www.newsint-archive.co.uk/pages/main.asp.

11 Centre d’histoire des civilisations de langue anglaise (CHCLA), Université Picardie, Amiens, Le 4e pouvoir en Grande-Bretagne depuis 1855. La Garenne-Colombes, Editions Erasme, 1990, pp. 13-37.

12 Cf Henry R. F., English Newspapers : Chapters in the History of Journalism. Londres, Routledge, 1998.

13 Jean-Claude Sergeant, Visages de la presse britannique. Nancy, Presses Universitaires de Nancy, 1987, pp. 56-58.

14 Depuis 1981, sous la direction de Rupert Murdoch, le Times a pris une coloration plus populaire et a perdu une partie de son électorat traditionnel.

15 Theodore White, America In Search of Itself. The Making of the President. 1956-1980. New York : Harper and Row, 1982, pp. 1-2.

16 Entretien de Robert Fisk à Politis, 10 novembre 2005.

17 Jean-Noël Jeanneney, « Audiovisuel : le devoir de s’en mêler », dans Jean-Pierre Rioux et Jean-François Sirinelli (dir.), Pour une histoire culturelle. Paris, Le Seuil, 1997, p. 162.

18 En 1966, une nouvelle maquette est lancée, mais il faut attendre quelques années encore pour que les réformes du nouveau propriétaire du quotidien londonien, Lord Thompson, produisent leurs fruits. Le tirage est augmenté, de nouvelles rubriques permettent de féminiser le lectorat, les journalistes signent désormais leurs articles.

19 The Encyclopedia of the British Press. New York, St. Martin’s Press, 1992, pp. 307-309.

20 Ibid., pp. 58-60.

21 Souvent accusé dans le passé de décider de l'avenir des candidats entre patrons des machines politiques locales (les bosses), le Parti démocrate s’est résolu, à partir des années 50, à changer le mode de désignation des délégués.

22 Sandy L. Maisel et Charles Bassett, Political Parties and Elections in the United States. An Encyclopedia. New York, Garland Publishing, 1991, pp. 184-192.

23 Cf Nelson W. Polsby et Aaron B. Wildavsky, « Uncertainty and Decision-Making at the National Conventions”, dans Nelson W. Polsby, Robert A. Dentler et Paul A. Smith (dir.), Politics and Social Life: An Introduction to Political Behavior. Boston, Houghton Mifflin, 1968, pp. 378-389.

24 “U.S. Republican Party Faces Crisis”, The Times, 08/07/1963, p. 10.

25 “Mr. Goldwater Says Big Missiles Are Not Dependable”, The Times, 10/01/1964, p. 10.

26 “A Pyrrhic Victory for Mr. Goldwater”, The Times, 16/04/1964, p. 14.

27 “Mr. Goldwater’s Big Victory in Texas Primary”, The Times, 04/05/1964, p. 13.

28 “A Goldwater Victory in Primary”, The Times, 04/06/1964, p. 14. Une photo de Barry Goldwater illustre pour la première fois un article du correspondant.

29 “Little Hope of Keeping Out Mr. Goldwater”, The Times, 05/06/1964, p. 9 ;

“‘Stop Goldwater’ Hopes Focus on Governor Scranton’”, The Times, 06/06/1964, p. 8 ;

Sen. Goldwater Urged To Drop Extreme Views”, The Times, 09/06/1964, p. 10 ;

Republicans Tackle Problem of Party Platform”, The Times, 08/07/1964, p. 10 ;

Mr. Goldwater Rides Off To The Wars”, The Times, 10/07/1964, p. 11.

30 “Little Hope of Keeping Out Mr. Goldwater”, The Times, 05/06/1964, p. 9

31 “Republicans Tackle Problem of Party Platform”, The Times, 08/07/1964, p. 10

32 C’est ce que David S. Broder, le journaliste politique vedette du Washington Post, reconnaît dans l’un des articles qu’il a publiés à la mort de Barry Goldwater : David S. Broder, “Always Goldwater”, The Washington Post, 02/06/1998.

33 “U.S. Republican Party Faces Crisis”, The Times, 08/07/1963, p. 10.

34 Ibid.

35 Richard Hofstadter, The American Political Tradition. And the Man Who Made It. New York, Vintage Books USA, 1989, p. XXV-XXXIII. On lira à ce sujet avec attention l’introduction de l’ouvrage. Le politologue a largement influencé l’histoire contemporaine américaine.

36 “U.S. Republican Party Faces Crisis”, The Times, 08/07/1963, p. 10.

37 On a pendant longtemps accusé le camp conservateur d’avoir préparé l’assassinat de John F. Kennedy. Ses critiques, ses attaques, ses discours en général, auraient, selon les tenants de cette thèse, constitué autant d’armes pour des esprits faibles prêts à tout par idéologie. Cf Lee Edwards, “The Unforgettable Candidate’’, The National Review, 07/06/1998, pp. 26-36 ; Sam Tanenhaus, ‘‘The GOP, or Goldwater’s Old Party”, The New Republic, 06/11/2001, pp. 33-43.

38 “Texas Pledges Its Votes To Mr. Goldwater”, The Times, 17/06/1964, p. 10.

39 Laurence Stern, “Unstoppable Goldwater Lashes Critics Is Handed 56 Texas Votes”, The Washington Post, 17/06/1964, p. A1. Notre commentaire est corroboré par deux autres références qui traitent a posteriori de la question : Clayton Fritchey, “The Southern Strategy Backfires”, The Washington Post, 21/08/1976, p. A11 ; David S. Broder, “Still a Choice, Not an Echo. Make No Mistake About It: It’s Still a Choice, Not an Echo”, The Washington Post, 20/09/1978, p. A1.

40 Claude-Jean Bertrand, Les médias aux Etats-Unis. Paris, PUF, « Que sais-je ? », 1997, p. 104.

41 Dans le contexte américain, on parlera plus volontiers de « préjugés libéraux ».

42 On tient le terme « stéréotype » d’un philosophe et journaliste : Walter Lippmann (1889-1974). En 1922, il invente le mot qui vient du grec stereos, solide et tupos, empreinte. L’ancien conseiller de Woodrow Wilson a observé le monde des journalistes. « Stéréotype » tire son sens des techniques de l’imprimerie dans lesquelles une plaque métallique semblable à celle du type original sert à l’impression en série. Avec cette métaphore industrielle, on comprend bien qu’il s’agit d’images préconçues et figées, sommaires et tranchées des choses et des êtres que se fait l’individu sous l’influence de son milieu social et qui déterminent à un plus ou moins grand degré ses manières de penser, de sentir et d’agir. La presse occupe une place de choix dans ce processus.

43 Norman H. Nie, Sidney Verba, John R. Petrocik, The Changing American Voter. Cambridge (Massachusets), Harvard University Press, 1979, chapitre 2, “The American Public in the 1950s”, pp. 14-42.

44 Norman H. Nie, Sidney Verba, John R. Pretocik, op. cit.