lundi, 07 juillet 2008

Inflation

<< A quoi ça sert, au fond, un festival de musique et d'art vivant ? La réponse n'est plus aussi évidente qu'on pourrait le croire.

Traditionnellement, un festival servait à présenter au public de nouveaux talents, mêlés à des stars confirmées. A animer une région aussi ; à faire connaître une ville en l'associant à une discipline artistique ; à donner à des estivants l'impression qu'ils ne bronzent pas idiots ; à en attirer d'autres dans des zones peu touristiques.

Aujourd'hui ce paysage bon enfant et un peu touffu est en train de changer radicalement. Dans le domaine musical, sur fond de marché du CD sinistré, les artistes voient dans les concerts et donc les festivals un moyen d'engranger ce qu'ils ne gagnent plus dans les bacs des disquaires. Sans risque de piratage.

On entre dans l'ère de la surenchère. Les stars tournent à toute allure de festival en festival en faisant monter les prix ; les tarifs des places s'envolent ; les événements modestes peuvent devenir très vite s'ils jouent le jeu de la starification (et des grandes compagnies), des affaires fort rentables.

L'amateur risque de se retrouver vite face à une offre de festivals à deux vitesses. Y cohabiteront de grandes machines européennes offrant une multiplication d'artistes en exclusivité (ceux que l'on voit à la télé) ; et de petites fêtes locales, dépendant totalement des subventions des collectivités et de l'énergie de bénévoles. Va-t-on vers la fin des festivals de taille moyenne où l'on pouvait avoir des surprises, vibrer, découvrir et redécouvrir?

Ce serait la fin d'une époque, celle de l'émotion, tuée par celle du "live". >>

Didier Pourquery, Libération, 05-VII-2008 

lundi, 16 juin 2008

Michelle Obama tient la baraque

<< La brillante épouse du candidat démocrate joue un rôle capital dans la campagne. Franche et directe, elle apporte à son mari le pragmatisme qui lui manque parfois et séduit l'électorat noir américain par ses origines modestes.

Au tout début de la campagne des primaires, la presse américaine s'est interrogée sur les chewing-gums que Barack Obama mastiquait invariablement entre ses discours. Très vite, il a dû préciser que "c'était à cause de [sa] femme, Michelle". Cette dernière avait en effet posé comme condition à la course présidentielle de son mari qu'il arrête de fumer. Et, comme d'habitude, il l'avait écoutée. Pendant longtemps, Michelle Obama, brillante avocate de 44 ans, a eu de sérieuses réserves quant à la décision du sénateur de l'Illinois de s'engager sur la voie de la Maison Blanche. Elle a demandé à ses collaborateurs d'établir des pronostics sur ses chances de remporter la nomination démocrate face à Hillary Clinton ; elle s'est interrogée sur les conséquences de cette candidature sur leur vie de famille (le couple a deux filles). Avant de finalement dire "oui". Depuis, Michelle est reconnue comme une pièce essentielle de la campagne de son époux.

Mme Obama née Robinson a d'abord hésité à s'investir publiquement pour lui prêter main forte, aujourd'hui, elle enchaîne meeting sur meeting. Elle a multiplié les séances de photos avec Malia, 9 ans, et Sasha, 6 ans. Elle a imposé sa stature impressionnante (1,81 mètre) sur les podiums et sa voix rauque dans les émissions de télévision. Les magazines de mode ont salué l'allure chic et moderne de cette belle femme au cou souvent paré de grosses perles colorées. Michelle a développé un style aussi, à des kilomètres de celui de son mari. Quand celui-ci s'enflamme dans des envolées oratoires, elle garde les pieds sur terre et révèle les côtés moins reluisants du sénateur de l'Illinois. L'Amérique a ainsi appris que Barack Obama ne rangeait jamais le beurre dans le frigo, qu'il laissait traîner ses chaussettes dans la maison ou encore que ses filles refusaient de l'embrasser le matin "parce qu'il a mauvaise haleine". Un franc-parler qui a fait dire à la chroniqueuse du New York Times, Maureen Dowd, que cette image de forte femme un brin castratrice pouvait desservir le candidat démocrate. Dans son autobiographie, les Rêves de mon père, Barack Obama a cette boutade : "Michelle ne sait toujours pas ce qu'elle doit faire de moi. Elle craint que [...] je ne sois qu'une sorte de doux rêveur."

"Michelle est en fait capitale dans la stratégie du camp Obama", explique Victoria DeFrancesco Soto, professeur en sciences politiques à la Northwestern University de Chicago. "D'une part, elle humanise Obama et fait passer le message que leur famille est à l'image des autres familles américaines, même si ce n'est pas tout à fait vrai. Et puis, elle pèse énormément auprès de la communauté africaine américaine." Si Barack Obama a toujours a refusé de réduire sa candidature à une "candidature raciale", il a en effet longtemps pâti d'un certain scepticisme des leaders noirs à son encontre. Plusieurs d'entre eux, évoquant ses origines métisses et son éducation privilégiée en Indonésie et à Hawaï, ont par exemple jugé qu'il ne connaissait rien de la misère des Noirs américains.

Partout dans le pays, Michelle a, elle, insisté sur son enfance modeste dans le South Side, le quartier le plus pauvre de Chicago, sur son père employé au service municipal des eaux qui subvenait, seul, aux besoins de sa femme et de leurs deux enfants. Elle raconte son histoire. Celle d'une petite fille qui se levait à l'aube pour faire ses devoirs dans un petit appartement. Elle évoque beaucoup ce père atteint de sclérose en plaques, et fait souvent pleurer les foules. "Comme tous les Américains, après une longue vie faite de travail et de sacrifice, il voulait juste être fier de lui. Etre fier de ce qu'il avait accompli, regarder derrière lui et prendre sa retraite avec respect et dignité."

A travers ce père, Michelle parle des Noirs, de leurs problèmes, des inégalités qui persistent dans la société américaine. Elle s'indigne du "cynisme" de certains de ses compatriotes, "qui passent plus de temps à se plaindre qu'à essayer de faire bouger les choses". Et vante le "rêve de changement" de son époux : "C'est lui qui vous apporte la solution, c'est lui qui vous montre le futur que vous pouvez bâtir." A un journaliste qui lui demandait un jour si elle ne dépeignait pas l'Amérique sous un jour un peu trop sombre pour les électeurs, elle a répondu sans ciller : "Qu'est-ce que vous voulez ? Que je vous fasse des sourires et que je vous dise que tout va bien juste pour vous faire plaisir ? Je pourrais faire la potiche et répéter ce que dit mon mari, mais à quoi bon ? Il le fait très bien. Tout ce que je sais, c'est que la vie est peu à peu devenue plus difficile dans ce pays pour beaucoup de gens. C'est plus pénible que quand j'étais une petite fille. Si vous me dites que c'est facile, alors prouvez-le moi !"

Dans ses discours, Michelle Obama répète à l'infini que c'est "grâce à sa volonté et à sa seule volonté" qu'elle a pu être admise à la prestigieuse université de Princeton, avant d'aller apprendre le droit à Harvard. A Princeton, elle n'a pas mis longtemps à faire parler sa personnalité, s'en prenant par exemple aux professeurs pour leur expliquer qu'ils n'enseignaient pas le français correctement. Alors que sa connaissance de la langue se résume à trois ans dans le secondaire. Après Harvard, elle revient à Chicago pour entrer dans une firme d'avocats. C'est là qu'elle rencontre le futur sénateur de l'Illinois, alors jeune stagiaire.

L'épouse du candidat démocrate aime à dire qu'elle a longtemps résisté à son charme, avant de céder un soir quand il l'a emmenée au cinéma. Il venait de la fasciner avec l'une de ses tirades dépeignant déjà "le monde tel qu'il devrait être". Après leur mariage en 1992, elle travaille un temps à la mairie de Chicago, avant de devenir l'une des vice-présidentes de l'hôpital universitaire de la ville. Un salaire de 250 000 dollars par an (14 000 euros par mois) et des connexions avec tous ceux qui comptent à Chicago. C'est elle qui apporte son carnet d'adresses à un Barack Obama encore incertain sur sa carrière. Elle lui fait rencontrer toutes les pointures du Parti démocrate local, et ils commencent ensemble à bâtir un tissu de relations qui sera au centre de la campagne présidentielle.

Michelle Obama n'est pas à l'abri d'une bourde. Durant les primaires, elle déclare par exemple que "pour la première fois, dans [sa] vie d'adulte, [elle] est fière de son pays", grâce à la candidature de son mari. Aussitôt, les conservateurs de tous bords attaquent son manque de "patriotisme". Sur YouTube, le Parti républicain du Tennessee place une vidéo qui la montre répétant la phrase à l'infini. La presse de droite a également essayé de la piéger sur la relation que le couple entretient avec son pasteur noir, le très controversé Jeremiah Wright pour qui l'Amérique n'a eu que ce qu'elle méritait le 11 septembre 2001. Alors que Barack a dû couper les ponts avec lui, Michelle, sous le feu des questions, s'est contentée de souligner "qu'elle n'était pas toujours d'accord [avec le pasteur Wright]", mais n'était pas prête à "renier" son église.

"T'as pas intérêt à merder !"

"Sans Michelle, il n'y a tout simplement pas de Barack Obama", assure Dwight Hopkins, professeur de théologie à l'université de Chicago et ami de la famille. "Elle est la seule qui puisse le remettre à sa place quand il se montre trop ambitieux ou trop sûr de lui. Elle est son rocher, comme il dit. Son point d'ancrage face à la folie politique qui l'entoure. Lui est un idéologue pragmatique. Elle est une pragmatique tout court, qui dit toujours ce qu'elle pense." Avant le fameux discours d'Obama à la convention démocrate de 2004, qui l'a indéniablement mis sur orbite pour la Maison Blanche, c'est Michelle qui aurait tiré son mari par la manche. Pour le prévenir avant qu'il ne monte sur scène : "T'as pas intérêt à merder, mon petit gars !"

Si Barack est élu, Michelle, en tout cas, se voit bien en First Lady, dont elle dit que c'est un job à plein-temps. Reste un problème délicat pour le sénateur de l'Illinois : celui du rôle qu'il réserve à sa meilleure ennemie, Hillary Clinton. Barack Obama doit-il prendre la sénatrice de New York comme colistière à la vice-présidence ? Michelle n'a jamais caché qu'elle n'appréciait pas cette autre forte tête qu'est Hillary. Récemment, elle doutait même publiquement que ce soit une bonne idée. "Il faudrait réfléchir à tout ça, a-t-elle estimé sur la chaîne ABC. S'assurer qu'elle a la bonne politique, la bonne approche et le bon ton." >>

Fabrice Rousselot, Libération, 16-VI-2008 

dimanche, 25 mai 2008

Naples: épreuve de force pour le gouvernement Berlusconi autour des déchets

<< Depuis vendredi, jour et nuit, des centaines d'hommes, de femmes et d'enfants de Chiaiano, un quartier au nord-ouest de Naples, bloquent l'accès à d'anciennes carrières que le gouvernement a réquisitionnées par décret pour en faire des décharges.
 
Deux semaines après sa prestation de serment, Silvio Berlusconi, partisan d'une ligne dure pour résoudre la crise des déchets à Naples (sud), est confronté à une fronde populaire emmenée par des maires qui refusent l'ouverture de décharges sans concertation.

"L'Etat ne peut pas céder, le problème des déchets doit être résolu. Et pour cela, il ne faut pas reculer, pas d'un centimètre", a affirmé samedi le chef du gouvernement italien, qui affronte sa première épreuve de force depuis son arrivée au pouvoir le 8 mai.

Depuis vendredi, jour et nuit, des centaines d'hommes, de femmes et d'enfants de Chiaiano, un quartier au nord-ouest de Naples, bloquent l'accès à d'anciennes carrières que le gouvernement a réquisitionnées par décret, avec neuf autres sites, pour les transformer en décharges afin d'absorber les milliers de tonnes d'ordures en souffrance de la région de Naples, la Campanie.

Douze personnes ont été blessées vendredi et samedi dans des heurts parfois violents avec les forces de l'ordre. Trois manifestants accusés de violences envers les forces de l'ordre ont été assignés à résidence et seront jugés début juin.

Ce "bras de fer entre l'Etat et un quartier", comme le souligne La Repubblica (gauche), "met en péril le défi lancé par Berlusconi" de résoudre la crise et pourrait faire des habitants révoltés, "des symboles nationaux de résistance à une classe politique autoritaire et qui a été incapable de trouver des solutions efficaces en 14 ans de crise".

"Nous réclamons juste le droit de pouvoir gouverner sur nos territoires. Ces décisions ont été prises par-dessus nos têtes, nous n'avons pas été consultés, c'est ça le problème", a déclaré  aujourd'hui à l'AFP Massimo Nuvoletti, maire-adjoint de Marano, une commune de gauche limitrophe de Chiaiano.

Plusieurs autres maires, à Serre et à Terzigno notamment, dont les localités pâtissent depuis près de quinze ans de la crise chronique des déchets, refusent d'accueillir sur leurs terres des décharges importantes - Chiaiano devrait ainsi accueillir 700.000 tonnes d'ordures.

Les responsables des dix communes désignées par le décret gouvernemental ont été convoquées dimanche après-midi à Naples par le tout nouveau secrétaire d'Etat italien chargé de résoudre la crise des ordures, Guido Bertolaso, actuel responsable de la protection civile.

Ces rencontres ne sont pas "des négociations" mais ont pour but de rassurer, a prévenu Guido Bertolaso.

Palmiro Cornetta, le maire de Serre, a déjà indiqué qu'il réitérerait son "non ferme" à la réalisation d'une décharge sur sa commune, s'estimant "trahi" par les autorités, a-t-il déclaré à l'Ansa.

"Nous attendons de Guido Bertolaso des éclaircissements et surtout qu'il restaure un climat de confiance, de dialogue, et non pas de répression. Les manifestants ne s'attendaient pas à être chargés par la police", a ajouté le maire-adjoint de Marano.

Le gouvernement de Silvio Berlusconi a adopté mercredi lors d'un conseil des ministres symboliquement réuni à Naples, un arsenal de mesures pour résoudre la crise des déchets, dont la "militarisation" des sites choisis pour être transformés en décharges et des sanctions pénales allant jusqu'à l'incarcération pour les personnes qui s'opposeraient à ces décisions.

Quelque 35.000 tonnes d'ordures sont encore accumulées dans les rues des villes de Campanie, dont 600 tonnes à Naples. Les pompiers ont indiqué dimanche matin être intervenus plus de trente fois depuis samedi soir pour éteindre des feux de tas de poubelles allumés par des habitants excédés. >>

Libération, AFP, 25-V-2008