mercredi, 11 juin 2008

Le continent Guizot

<< François Guizot : voilà bien un défi pour un biographe. Qu’écrire de plus, de mieux et de neuf après Gabriel de Broglie, Douglas Johnson et Pierre Rosanvallon ? En principe, ces récents travaux sur le grand homme d’Etat devraient dissuader tout candidat. Sauf à tenter un autre type de biographie de nature à renouveler le genre, expédiant la chronologie dans les pages du début avant de se promener en toute liberté parmi tous les Guizot, l’ami précieux, le professeur, l’homme d’Etat, l’anglophile, le protestant… Laurent Theis s’y est essayé avec brio dans François Guizot (551 pages, 27 euros, Fayard). L’empathie naturelle est pour beaucoup dans cette réussite, l’auteur étant, à l’image de son héros, un éditorialiste, un historien, un président d’honneur de la Société d’histoire du protestantisme français et un homme de foi. Theis est, grâce à son père et dédicataire, le familier de Guizot depuis l’enfance. Il est des biographes plus mal partis dans l’ascension de leur grand homme par la face nord. D’autant que celui-ci a pris l’heureux parti de faire grand cas du hasard et des circonstances.

Guizot est à la fois le plus grand historien de son temps, auteur d’une oeuvre océanique qui touche à la politique et à la religion, en essayiste et en historien, mais aussi en mémorialiste et en épistolier, ce dernier si abondant que son biographe n’a pu explorer toutes ses lettres. François Guizot a toujours été impopulaire. Il considérait cet état comme la reconnaissance du vice envers la vertu. La Révolution fut la grande affaire de sa vie. Lui dont le père avait été guillotiné comme Girondin, il se fit l’ennemi de l’esprit révolutionnaire. Elevé par 89, il ne consent pas à en descendre, refuse les titres nobiliaires. S’il y a un fil rouge à ce livre, c’est bien celui-ci : cet homme politique fut un homme purement politique. Conservateur libéral, défenseur d’une monarchie constitutionnelle, ministre parmi les plus influents après avoir présidé leur conseil, le plus long et l’ultime gouvernement de la monarchie de Juillet, il eut le bon goût de prouver que le virus de la politique n’était pas hostile à la qualité d’homme d’Etat. Le biographe ayant longtemps été dans le civil secrétaire des débats à l’Assemblée nationale, il excelle à rendre les inteventions du député d’Evreux en un temps qui fut l’âge d’or de l’éloquence parlementaire.

L’admiration de l’auteur pour la vitalité son héros est sans mélange; il n’en reconnaît pas moins les défauts de la cuirasse, l’absence d’imagination, l’indifférence à la littérature et à la musique de son temps en dépit d’une réelle sensibilité, la volonté une fois parvenu au sommet du pouvoir d’être “l’âme de tout ce qui se dit ou se fait”, un ego insubmersible et cette capacité à mettre en scène sa personne, une représentation permanente que Stendhal, dans une lettre, définissait comme ”l’art de faire une perruque avec un seul cheveu“. Mais que sont ces reproches par rapport au reste, notamment le fait qu’il n’ait jamais lâché ses amis, un exploit pour un homme politique qui fut actif de 1805 à 1874 ? C’est là que le biographe montre le mieux son originalité, et dans ses pages sur l’homme de Nîmes, petit-fils d’un pasteur du Désert, auteur d’une Vie de Calvin, attaché à la foi de ses ancêtres avec une remarquable absence de dogmatisme, défenseur d’un catholicisme libéral qui s’emploie à tirer la religion catholique du côté de ses sources plutôt que l’entraîner au tombeau. Guizot est alors le seul chef de gouvernement protestant que la France se soit donné (Rocard et Jospin lui doivent peut-être quelque chose). Guère clémente avec l’homme politique, la postérité fut bienveillante avec l’historien de la civilisation française et de la révolution d’Angleterre, doté d’une étonnante énergie dans l’écriture qui lui permettra de construire une oeuvre considérable (ses livres font rarement moins de trois tomes, voire six ou plus). Le professeur à la voix de baryton, titulaire de la chaire d’histoire moderne à la Sorbonne, laissa un grand souvenir à ses élèves les plus doués, “les écoliers de Guizot” comme on les a appelés, Tocqueville, Montalembert, Michelet, Lamennais, et pas seulement par sa puissance vocale. On n’a plus idée du rayonnement qui fut le sien au moment clé où l’Histoire cesse d’être une branche de la littérature pour devenir un savoir constitué. “Sous l’histoire des faits, il a vu l’histoire des idées” pointera Michelet.

Sous son mètre soixante trois de souffreteux, il abritait une vigueur, un tempérament exceptionnels. Un homme qui même lorsqu’il était président du Conseil, emmenait lui-même ses enfants chez le dentiste, ne saurait être entièrement mauvais. Le Guizot de Theis est ainsi fait hors des sentiers battus qu’il éclipse le trop fameux “Enrichissez-vous !” qu’on lui a systématiquement prêté. Même s’il s’agissait de s’enrichir par le travail et l’épargne afin d’élever la condition morale et matérielle de la France, on n’a jamais retrouvé la citation exacte forgée par ses adversaires. “Ce mot d’ordre habille pour toujours Guizot d’une tunique de Nessus” écrit Laurent Theis ; s’il confirme que son héros ne l’a jamais prononcé sous cette forme, il ne le traduit pas moins comme un appel à faire fructifier le capital politique et social acquis par les révolutions de 1789 et de 1830. Mais à défaut de la lettre, l’esprit y était. Un siècle et demi après, la formule lui colle encore aux basques. On verra bien dans un siècle et plus si quelqu’un se souvient de celui qui inventa “Travailler plus gagner plus”. >>

Le blog de Pierre Assouline, 10-VI-2006 

samedi, 24 mai 2008

Cette horreur-là est-elle une spécialité autrichienne ?

<< La classe politique autrichienne aimerait bien se débarrasser de l’affaire d’Amstetten, de l’image détestable qu’elle donne du pays et de ce père criminel qui a enfermé sa fille à la cave pendant vingt quatre ans avec les enfants nés du viol. Mais elle ne sait pas trop comment s’y prendre. Chaque édition spéciale dans les médias apporte jour après jour son lot de révélations, et un degré supplémentaire dans l’horreur et l’inimaginable. Les responsables politiques, constamment pressés de s’exprimer par la presse étrangère, ont donc entrepris de banaliser l’histoire en expliquant qu’elle n’avait rien de spécifiquement autrichien. Ce n’est pas l’avis de Ritchie Robertson qui a co-édité il y a deux ans une histoire de la littérature autrichienne de 1918 à 2000.

Bien sûr, les autres littératures ne sont pas avares de telles perversions ; il n’est que de citer The Collector du britannique John Fowles, roman dans lequel le personnage principal, un sympathique collectionneur de papillons, kidnappe une femme et l’enferme dans sa cave où elle finira par mourir des suites d’une pneumonie. Mais selon Ritchie, dans la littérature autrichienne, non seulement c’est une vieille tradition mais ça se passe toujours en famille. A l’appui de sa démonstration, il cite notamment Adalbert Stifter (Tourmaline, 1853), Ludwig Anzengruber (Das Vierte Gebot,1877), Franz Nabl (Das Grab des Lebendigen, 1917), Elias Canetti (Auto Da fé,1935) ainsi que les nombreux faits divers criminels commentés par Karl Kraus dans son Journal et le Freud de l’Homme aux rats, autant de textes dans lesquels l’autorité du père est centrale.“Josef Fritzl a existé en littérature avant d’exister dans la vie” assure ce spécialiste de littérature autrichienne dans un long article, particulièrement riche et informé, que publie le Times Literary Supplement. C’est Elfriede Jelinek qui va être contente car c’est ce qu’elle ne cesse de répéter. D’ailleurs, il termine son article sur son roman Lust. >>

Sur le blog de Pierre Assouline, samedi dernier.